« Vers l’été, à bout de souffle », par Philippe Djian (Libération, 29/03/14)

Philippe Djian

64) Je rends ma chronique avec quatre jours de retard. Contrairement à ce que je pensais, je n’ai constaté aucune panique dans les rues, je n’ai ressenti aucune angoisse vous étreindre. On ne m’a pas appelé pour savoir ce que je fabriquais, si je souffrais de quelque mal ou d’une panne. Seigneur, qui donc un jour nous délivrera de ce terrible sentiment de solitude et d’impuissance dont la brûlure nous colle au ventre comme de la glu.

65) Bientôt, il sera trop tard pour les regrets.Mais ce qui frappe avant tout, c’est la bêtise humaine. L’incroyable petitesse d’esprit. Parfois, on a l’impression de se tenir au milieu d’un poulailler. Dans l’assourdissant tintamarre d’un poulailler où se glissent le renard, la panique, l’aveuglement, le désordre. Des plumes volent dans tous les sens.

66) Je descends du train. Trois longues heures de train, épouvantables. Elles étaient quatre, ces femmes, chic, vulgaires, et elles n’ont pas cessé une minute de parler fort, dans une langue que je ne comprenais pas, de discuter dans leur maudit smartphone, de secouer leurs bracelets en or, de s’esclaffer, tandis qu’une longue et silencieuse campagne défilait tristement sous la brume. Ça m’apprendra à voyager en première. En tout cas, je sais ce qu’on va dire. Je n’y peux rien. Dieu sait pourtant que je ne suis pas du genre à colporter de ces infâmes clichés. Car je n’ai rien contre les étrangers. Je n’ai rien contre la plupart des femmes.

67) Deux cent trente-neuf morts poursuivant leur voyage durant des heures. L’avion est en pilotage automatique. On dirait que tout le monde dort, dodelinant, attaché à son siège. Le jour se lève et ils piquent vers l’océan. Aucune terre visible alentours.

68) J’ai bêché la moitié de mon jardin, puis j’ai laissé tomber. Mon voisin m’a demandé si je faisais du land art. Puis, un type est venu et m’a dit qu’il avait besoin d’avoir un rapport avec la terre. Il regardait en souriant avec tendresse les mottes que j’avais retournées. Je dois dire que ce jardin m’emmerde, mais en même temps, dès qu’il y a un rayon de soleil, ma foi.

69) D’ailleurs, quand j’y pense, je n’ai pas mis les pieds au bord de l’océan depuis des mois. C’est folie de ma part. Je joue avec ma santé. J’aimerais qu’un journal m’offre un poste de correspondant au Pays basque. Je pourrais me promener.Regarder les surfeuses. Glander.

70) J’ai l’impression que nous allons avancer vers l’été en rampant.Que nous allons arriver sur les plages à bout de souffle – mais cependant heureux d’avoir tenu bon jusque-là, d’avoir échappé à cet échange de feu et de sang qui passe au-dessus de nos têtes. C’est un peu comme en 1914, la mitraille en moins. Beaucoup ne se relèvent pas. Des champs entiers sont dévastés. Des types spéculent sur le cours du riz. Des empires s’étendent. Des documents disparaissent. Nos droits sont piétinés. C’est chaud.

71) Si vous voulez faire plaisir à Mathieu Amalric, mettez-lui Redemption Song par Johnny Cash. En duo avec Joe Strummer.

72) Ce matin, j’ai reçu de la grêle sur la tête. Il soufflait un air froid. J’ai fait demi-tour et je suis allé ranger le placard de ma chambre. J’ai remis mes affaires d’hiver au-dessus.

73) Je préférerais que nous fassions la guerre aux Italiens plutôt qu’aux Russes. Je pense qu’avec les Italiens, ce serait moins douloureux, ces gens-là sont civilisés, ils ont inventé la Dolce Vita, les magasins qui n’ouvrent pas avant quatre heures de l’après-midi et ils savent accommoder les pâtes. Tandis que les Russes nous enverront croupir en Sibérie et nous mangerons dans des gamelles de fer blanc. Céline voyait les Chinois aux portes de Paris. Avec les Cosaques, il faudra planquer l’argenterie et cacher nos femmes. C’est super chaud. Je pense néanmoins qu’un peuple qui nous a donné Dostoïevski ne peut pas être complètement mauvais.

74) Si je parviens à finir cette chronique avant la nuit, je vais regarder Inside Llewyn
Davis
des frères Cohen. Et je n’ai pas aussitôt dit ça que le ciel s’obscurcit, que le soir tombe. Alors j’hésite. D’un côté, il y a tous ceux qui s’ingénient à foutre ce journal en l’air. De l’autre, les Coen m’ont toujours fait du bien. Mais je résiste, je reste avec vous. Je vois que les lumières de vos cuisines s’allument.

75) Si vous voulez faire plaisir à Mathieu Amalric, mettez-lui aussi Magician de Lou
Reed. Personnellement, j’ai vu son regard briller.

Philippe Djian, Libération, 29/03/14

Share Button

Une réflexion au sujet de « « Vers l’été, à bout de souffle », par Philippe Djian (Libération, 29/03/14) »

Laisser un commentaire