Trois questions qu’on peut se poser sur Philippe Djian (Isabelle Raepsaet, La voix du nord, 23/01/14)

Philippe Djian, l'homme en noir, sacré par l'Interallié

Double actualité pour Philippe Djian : la sortie, à la fin de l’année dernière, de Love Song, et l’adaptation d’Incidences par les frères Larrieu, sur les écrans depuis une semaine sous le titre L’amour est un crime parfait. L’occasion de se pencher sur l’un des auteurs les plus emblématiques de sa génération.

1. Djian est-il un écrivain rock ?

C’est en tout cas l’étiquette qu’on lui a collée dès ses premiers romans. Sans doute à cause des thèmes récurrents de ses romans – l’amour, le sexe, la mort – et son sens des phrases qui claquent. Sans doute aussi à cause de ses influences littéraires revendiquées (Kerouac, Salinger, etc. ). Le fait qu’il écrive pour Stephan Eicher n’a fait que confirmer. Lui s’en est toujours défendu.

La parution de son dernier roman, Love Song , devrait pourtant remettre la question sur le tapis puisqu’il met en scène un musicien. Une immense rock star plutôt. D’ailleurs, c’est bien simple, « à part Leonard Cohen, je ne vois pas qui peut te faire de l’ombre », estime son manager. Qui lui demande pourtant d’écrire plus gai. Ce qui n’est pas dans son humeur du moment, puisque sa femme, Rachel, est partie. Avant de revenir, enceinte de Tony, un musicien bas de gamme… que Daniel va tuer par mégarde en déménageant un piano. La vie est généralement un parcours du combattant pour les héros de Djian. Ici, c’est sur fond d’amour, de sexe, et de déclin de l’industrie musicale. Très rock’n’roll, donc…

2. Djian est-il un auteur cinématographique ?

Disons au moins qu’il intéresse les cinéastes. Et qu’il doit à l’adaptation que fit Beineix de son 37°2 le matin, en 1986, une immense popularité grand public. La même année sort une autre adaptation pâlichonne de Bleu comme l’enfer, par Yves Boisset. En 2011, c’est Téchiné qui s’empare d’Impardonnables. Il transfère l’action du Pays Basque en Italie. Et perd en route l’âme du roman. Et finalement, cette année, les frères Larrieu se sont collés à Incidences, devenu L’Amour est un crime parfait. Le roman est un mélange de comédie et de drame, faussement désinvolte, qui évoque – thème peu présent chez Djian – l’enfance, mais aussi – thème récurrent – l’impuissance de l’amour. Les frères Larrieu, s’ils ont procédé à quelques coupes claires, ont bien gardé la trame, et surtout l’ambiance du roman. Offrant à Djian sans doute sa meilleure adaptation.

3. Pourquoi faut-il lire Djian ?

Parce qu’on aime son style. Il l’a toujours dit, chez lui, c’est la langue qui compte. On se souvient d’ailleurs, à ses débuts, de débats de critiques sur l’absence de points-virgules dans ses romans ou l’emploi de « malgré que » peu académiques. Avec Love song, on évoquera sans doute la disparition des points d’interrogation et d’exclamation. Des détails. Car l’important, chez Djian, c’est ce sens inné de la phrase et du rythme. C’est l’absence de temps mort. C’est la sonorité.

Pour ses histoires. S’il affirme que, pour lui, les histoires n’ont qu’une importance secondaire, on ne peut pas dire qu’il les bâcle pour autant… Car dans ses romans, il se passe des choses. Même parfois invraisemblables. Le meilleure exemple en est sans nul doute Doggy Bag, série littéraire en six saisons, avec tout ce qu’il faut comme disparitions, réapparitions et… explications paranormales. Un peu too much ? Un peu incongru ? N’empêche qu’on est emporté. Toujours surpris, jamais déçu…

Parce que ses romans sont… noirs et lumineux. Souvent tragiques, sans qu’on s’empêche d’y rire. Et parce qu’on aime la façon dont il martyrise ses héros. Dans Oh, elle est agressée sauvagement. Dans Impardonnables, il est confronté à la disparition de sa fille. Dans Incidences, il doit faire face au cadavre de sa maîtresse dans son lit. Des personnages vieillissants, comme lui, auxquels il impose une vie d’enfer. Mais pour notre bien. Car longtemps après avoir refermé un roman de Djian, on n’oublie pas ce qu’il y avait dedans. Tous les auteurs ne peuvent pas en dire autant…

Isabelle Raepsaet, La voix du nord, 23/01/14

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2 réflexions au sujet de « Trois questions qu’on peut se poser sur Philippe Djian (Isabelle Raepsaet, La voix du nord, 23/01/14) »

  1. Bonjour,
    Il y a une erreur dans l’introduction de l’article, Les frères Larrieu ont adapté « Incidences » et il est écrit « impuretés »… cette erreur est juste dans l’intro, pas dans la suite..
    Mais peut-être une future adaptation « d’Impurétés » arrivera sur nos écrans portée par une jeune réalisatrice J.G !!!
    Et pour ne pas être qu’une personne trop attachée au détail.. Je rajoute que c’est toujours un immense plaisir de lire Djian.
    J’aime être choquée par cet auteur..
    Je sors de ces romans avec un grand sourire malicieux « il est très fin » !!
    Emma

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