« Tenniscoats, charme sans filets », par Philippe Djian

tenniscoats

En général, mes visiteurs me glissent un coup d’œil perplexe dans les
trente secondes qui suivent. Ou trébuchent. Ou ébauchent un sourire. Je
sais qu’ils s’imaginent que je m’amuse encore comme un gamin à faire
l’intéressant, à faire l’original en affichant des goûts bizarres, un
peu dingues. Ils se trompent. Je n’accorde plus beaucoup d’importance à
mon image, en dépit des apparences. Trop fatigant. En fait, je peux très
bien expliquer pourquoi j’écoute ce genre de choses, pourquoi tout le
reste me paraît bien fade à côté.

Horizon

Même les plus polis finissent par me
demander ce que l’on entend. Si je n’ai pas une fuite dans ma salle de
bains ou Dieu sait quoi. Je ne sais plus comment vient ce goût pour ces
bruits, ces voix improbables, toute cette musique en mille morceaux,
minimale, obsédante, organique. Comment s’opère le glissement, comment
s’opère le passage vers une autre dimension – dont on ne pourra plus
sortir. Mystère total. N’empêche. Soudain le monde devient plus vaste,
les perspectives de l’inévitable déclin – tout devient une prison –
s’éloignent. C’est comme de quitter un appartement pour se promener en
ville – et découvrir à quel point l’on vivait à l’étroit, combien le
ciel était vaste, combien l’horizon était lointain.

Toutes ces structures étranges, ces fauteuils qui grincent, ce xylophone, ces chants nus, ces humeurs enchevêtrées, ces field recordings.

Il y a longtemps que je songe à écrire quelques mots sur ce couple, à
faire état de mon admiration pour eux, de mon admiration totale. J’ai
honte d’avoir voulu les garder pour moi, j’ai honte de m’être montré
aussi égoïste, je suis désolé, vraiment désolé quand je vois les
épreuves que nous traversons, les ouragans, les banquiers, les coulées
de boue. Pardon.

Environnement

 J’espère que vous aimez l’accordéon,
le chant des oiseaux, les instruments d’enfants, le pianola, les boîtes
de fer blanc, les ruisseaux. Quand on pense à ces hommes qui ont voué
leur vie à l’argent, à l’exploitation de leurs semblables, à leur
asservissement, leur reddition, on se sent pris de pitié pour eux, on
mesure à quel point ils se sont damnés. Pardon. Pardon pour le manque de
solidarité dont j’ai fait preuve dans un tel environnement – je vous ai
vus jetés à la rue, perchés sur les toits de vos maisons, entourés de
brasiers, refoulés.

La fille ne siffle pas parfaitement juste et le garçon n’est pas un
musicien hors pair mais nous n’en sommes plus là, n’est-ce pas, puisque
le charme opère. Le plancher est solide, les murs tiennent bon, le toit
est en acier. Les premiers seront les derniers.

Philippe Djian (Libération, 25/03/2010)

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