Ph. Djian le lundi 23 septembre au Théâtre du Rond Point

 

Télérama Dialogue

 

Dans le cadre de « Télérama Dialogue », toute la rédaction de l’hebdomadaire célèbre la rentrée culturelle avec de nombreux artistes, réalisateurs et écrivains, de 11 h. à 23 h. non stop. Cette journée placée sous le signe de la culture se déroulera au Théâtre du Rond Point. Philippe Djian interviendra à 21h30 en compagnie d’un journaliste de Télérama.

 

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« Oh… », par Nathalie Crom (Télérama, 22/08/12)

oh

 

A la fois vulnérable et puissante, l’héroïne fait face à ses vieux démons. Une plongée dans les ténèbres conduite de main de maître, et un très beau portrait de femme.

 

Telle la pythie, elle ausculte parfois le ciel des yeux, comme pour déchiffrer les augures. « Le vol erratique d’un oiseau — si possible accompagné d’un cri perçant ou d’un croassement lugubre », ou un rayon de soleil qui, le soir, « vient étrangement me frapper en pleine figure en traversant le feuillage ». Que n’a-t-elle pris garde au message que lui ont adressé les dieux, ce jour d’hiver limpide où elle arrosait son jardin : « un nuage, d’une forme très explicite. J’ai regardé autour de moi pour voir s’il s’adressait à d’autres, mais je n’ai vu personne — et Dieu sait qu’il y a souvent une tondeuse ou un souffleur en action dans les parages ». Ce réflexe antique, archaïque, d’interprétation des signes est l’une des rares dispositions à l’irrationnel que manifeste Michèle, l’héroïne et narratrice de « Oh… », le nouveau roman de Philippe Djian. Pour le reste, elle est une femme réaliste et sans illusions, une femme vigilante aux nerfs solides, fermement de ce temps : la cinquantaine ou presque, divorcée, un amant, un grand fils de 25 ans qui s’attarde un peu longuement dans l’adolescence, un job dans le cinéma, une maison dans une banlieue résidentielle cossue, une façon sereine d’habiter la solitude. Voilà en tout cas pour la surface, lisse, prosaïque, ordinaire. Derrière laquelle, pourtant, est tapie toute une armée de démons assoupis, et le fameux nuage « d’une forme très explicite », auquel Michèle eût dû prendre garde, annonçait manifestement leur réveil imminent.

« Le Démon habite-t-il un corps vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou ne l’investit-il que par instant ? » s’interrogera Michèle quelques semaines plus tard, lorsqu’elle se retrouvera au coeur de la tourmente. Plongée dans une tempête mémorable, un dérèglement général, un déchaînement de passions en tout genre dont les manifestations explosives, contradictoires, incontrôlables, constituent le matériau de ce roman bouillonnant, au synopsis aussi extravagant que captivant. Car, quand Philippe Djian fait de la métaphysique — et c’est ici clairement le cas —, il n’en oublie pas cet art du roman qu’on lui connaît, et qu’il manie avec toujours plus de maîtrise et de singularité : sophistication discrète mais extrême du scénario, du montage, de l’écriture, capacité à donner corps à des personnages cruellement saisissants de vérité, savant dosage de réalisme et de fantaisie très très noire, de gravité et d’ironie radicale. On ne sait pas encore jusqu’où l’attraction de Djian pour les ténèbres et cette autorité formelle qui est sienne le conduiront — vers quelle intensité de tragique. Mais ce qui est clair, c’est qu’il avance, de livre en livre, mû par la volonté de sonder l’opacité de l’humain, ce mélange d’instincts, de pulsions, de désarroi, de culpabilité, d’innocence.

Dans « Oh… », Philippe Djian s’est donc choisi pour personnage principal et narratrice Michèle. Femme vulnérable et puissante. Agressée et violée chez elle un jour de décembre, et qui va bientôt nouer avec son violeur une relation trouble, ambiguë, indécise, où s’emmêlent attraction et répulsion. Cet élan hautement problématique pour son bourreau ouvre en elle plus qu’une brèche — un gouffre, l’accès à une zone inexplorée et dangereuse : « C’est un autre moi qui se manifeste, à mon corps défendant. C’est un moi qu’attirent les eaux troubles, le mouvement, les terres inconnues. » Mais ce n’est qu’un des phénomènes perturbants qu’elle doit affronter. N’oublions pas que c’est ensemble, en réunissant leurs forces, que les démons ont choisi de se manifester. Voici donc que se rappelle à Michèle un passé qu’elle aurait voulu oublier — un père assassin qu’elle a rayé de sa vie, emprisonné depuis des décennies pour un carnage au fusil au cours duquel sont morts des dizaines d’enfants —, et que semblent déraper, un à un, les êtres qui l’entourent et balisaient son univers affectif qu’elle voulait placide et stable : sa mère, son fils, son ex-mari, son amant — qui se trouve être l’époux de sa meilleure amie…

C’est en vain qu’on tenterait de résumer l’intrigue de « Oh… » qui, ainsi mise à plat, risquerait de ressembler au scénario d’un téléfilm bas de gamme. Mais qui, mise en forme et en mouvement par Djian, s’avère l’assise d’une fiction anxiogène, rapide, méditative. Une réflexion sur le Mal. Un très beau portrait de femme, rincé de tout sentimentalisme, de tout conformisme, de toute psychologie de bazar. A rebours des clichés et de la bien-pensance. Peu sexuellement et politiquement correct, sans doute. Mais littérairement et humainement remarquable.

 

Nathalie Crom, Télérama n°3267, 22/08/12

 

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« Vengeances » de Philippe Djian, par Nathalie Crom (Télérama)

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Peut-être est-ce lui qui a changé. Ou bien notre regard sur lui qui n’est plus le même. Ou les deux à la fois. Toujours est-il que, depuis une douzaine d’années, Philippe Djian s’affirme, livre après livre, comme une présence nécessaire dans le paysage littéraire. Non plus dans le rôle, qui longtemps lui fut assigné, du romancier marginal et rebelle, nourri de culture made in USA. Mais endossant désormais, avec une aisance impeccable, celui du moraliste, posant sur l’homme occidental contemporain un regard d’une grande netteté, d’une implacable ironie. Qu’ils aient 40 ans ou la soixantaine, qu’ils soient écrivain, professeur ou tueur en série, peu importe, ils sont tous frères, les Francis, les Roger, les Michel que Djian met en scène. Signe astrologique : égocentriques ascendant infantiles. Génération irresponsable, sans mémoire et sans noblesse, ayant engendré des jeunes gens carbonisés sitôt l’adolescence. C’est une nouvelle fois le canevas que Djian a posé sur sa table de travail, entreprenant d’écrire le succulent et cruel Vengeances. Au centre duquel est Marc – un plasticien de 45 ans, plutôt porté sur le sexe, l’alcool et la poudre -, qui, laminé par le chagrin et le remords après le suicide de son fils de 18 ans, s’attache à la jeune Gloria qui débarque dans sa vie sans crier gare… A priori, Vengeances est un polar – et autant dire que le double talent de scénariste et de monteur que possède Djian, à un haut degré de maîtrise, fait merveille en cet exercice. Mais surtout, Vengeances, c’est du Djian pur jus, un mélange corsé de noirceur et d’alacrité, de burlesque et de désenchantement absolu.

 

Nathalie Crom, Télérama n° 3203, 04/06/2011

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« Incidences », par Nathalie Crom (Télérama)

Télérama n° 3135 – 13 février 2010

Le noir, on le sait, est la couleur qui sied le mieux à Philippe Djian – ce qu’on ignore, en revanche, à ce jour, c’est jus-qu’où le conduira cette attraction pour les ténèbres, vers quelle intensité de tragique il tend. La tragédie, elle est là, palpable, à chaque page d’Incidences, son nouveau roman – notons d’emblée que dans ce mot, « incidences », il y a toutes les lettres qu’il faut, et même davantage, pour écrire le mot « incendies », et ce n’est pas anodin puisque cette histoire commence et se termine dans le feu.

Mais c’est en cours de route, dans tous les sens du terme, qu’on fait la connaissance de Marc. C’est à la troisième personne, mais néanmoins à travers sa perception des choses, que va se dérouler cette histoire. A cet instant de sa vie, il a 53 ans. Et c’est sur une route de montagne qu’il se trouve, au volant de sa Fiat 500, rentrant chez lui avec à ses côtés, assise à la place du mort, une jeune femme prénommée Barbara. Marc est professeur de littérature appliquée, ou creative writing, à l’université. Prodiguant ses conseils désabusés – lui-même s’est voulu un temps écrivain, avant de devoir accepter son absence de talent et de renoncer – à des jeunes gens parmi lesquels figure Barbara. Elle n’est pas la première, parmi ses étudiantes, avec qui Marc noue une liaison. Ainsi va sa vie sentimentale, ou plutôt strictement sexuelle : une suite d’aventures éphémères avec de très jeunes femmes dont il ne retient pas toujours les prénoms. Relations qu’il prend soin de tenir secrètes aux yeux de tous, et surtout à ceux de Marianne, sa soeur, comme lui quinquagénaire et célibataire, et dont il partage l’existence dans la grande maison isolée de leur enfance.

Incident, ce matin-là : Barbara, qu’il avait amenée dans son lit, ne se réveille pas, et pour cause, elle est morte, « froide comme un jambon, déjà presque grise ». L’instant de stupeur passé, Marc se débarrasse du corps. Mais il n’en a pas fini pourtant avec elle puisque, quelques jours plus tard, se présente à lui Myriam, la belle-mère de la jeune fille, soucieuse dit-elle de comprendre le pourquoi, le comment de sa disparition.

On n’en est alors pas même arrivé à la page 20 d’Incidences, et déjà Djian a largement semé le trouble – que les deux cents et quelques pages suivantes, bien qu’écrites incontestablement sur le ton de la comédie, vont tout ensemble dissiper et implacablement densifier. A ce trouble, la personnalité de Marc telle qu’elle s’esquisse, sa façon d’être au monde et aux autres, le prisme imposé de son regard sur les événements participent largement. Affabilité, calme, accès de fébrilité semblent en lui se mêler, composant une alchimie opaque mais que l’on pressent étrange, instable, imprévisible, incendiaire peut-être. Etrange aussi, ce couple trop soudé, profondément tendre et conflictuel, qu’il forme avec Marianne. Inquiétants, voire anxiogènes, ces fragments d’enfance, brefs et tranchants comme des éclats de verre, qui hantent la mémoire de Marc.

On a beau connaître l’immense talent de Philippe Djian, on est ici, une fois encore et plus que jamais, saisi par la virtuosité, la sophistication extrême du scénario, du montage, de l’écriture, par la composition d’ensemble, fluide, faussement désinvolte, réellement parfaite de ce roman captivant, souvent drôle, par Djian guidé vers une conclusion implacable. Incidences est, à sa façon, un roman d’apprentissage et un roman d’amour, qui s’inscrit avec naturel dans l’oeuvre de moraliste que compose, de livre en livre, l’écrivain. Un grand roman tragique et spéculatif, ironique et désespéré, qui pointe du doigt les blessures de l’enfance, l’incapacité d’en guérir, l’impuissance absolue et définitive de l’amour.

Nathalie Crom

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