Préface à « Claude Lazar », de Francis Parent (Ed. Art in Progress, 2006)

 

 

Claude Lazar

 

« Les acteurs ne sont pas encore là, mais ils vont arriver. Les décors sont en place. Le jour se lève, les ombres s’éloignent ; Les titres évoquent des bribes de dialogues, des pensées fulgurantes, des rires, d’innocents lambeaux de quotidien. Il ne reste plus qu’à attendre.

Il y a des lits, des fauteuils, de l’espace. Tout est prêt pour les accueillir ; Maintenant, ils devraient arriver. Non, Les sièges semblent confortables, les matelas de bonne qualité.

Je ne sais pas si Claude Lazar parle d’avant ou d’après, à la réflexion. Si  l’on doit voir dans son travail l’imminence de l’occupation ou la trace d’un passage. En tout cas, les particules de poussière demeurent en suspension, tourbillonnant sur elles-mêmes.

Il est rare qu’un artiste fasse à ce point état du vide, de l’absence. Encore plus rare qu’il le fasse avec une telle obstination et une telle franchise. Ce vide est tellement vide qu’il s’oblige à y placer quelques pièces de mobilier pour ne pas être accusé d’exagération morbide et par là donner à penser que ce monde est effrayant, ce qu’il n’est pas, bien sûr, le monde est simplement tel qu’il est, d’une aridité somptueuse, permanente, silencieuse et lisse.

Plus un homme est solitaire et plus il a le sourire facile comme le combat d’un rayon de soleil contre les parois d’une chambre obscure, une fenêtre ouverte sur le néant du ciel ou la silhouette d’une femme à condition qu’elle soit toujours de dos. Plus un homme peint de chambres vides et plus sa vie s’emplit. Plus il grandit et plus l’univers se fige, et rapetisse, donnant parfois un pur joyau, un pur désespoir authentique, sans chichis. Au moins sommes nous sûrs de ça. Au moins sommes nous sûrs de la justesse du regard intérieur. Comme du silence de ces pièces où les parquets ne grincent pas.

Philippe Djian »

 

Dernière ligne droite, de Claude Lazar - 2005

 

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Préface du « Maillot à pois du meilleur grimpeur »

maillot

In Le maillot à pois du meilleur grimpeur, recueil de chroniques publié en avril 1993 aux Éditions L’Incertain (ouvrage aujourd’hui épuisé). David Angevin n’est autre que le frère d’Année, la femme de Djian…
Il est également l’auteur de plusieurs romans dont Les aigus Bee-Gees (L’Incertain, 1994).

« Il n’y a pas de plus grande joie, pour un écrivain, que d’être publié. Le jour où les contrats sont arrivés, David m’a téléphoné. Surtout pour me dire qu’il venait de retrouver son chat au beau milieu de la rue, aplati comme une galette. Je l’ai donc écouté gémir au bout du fil. Mais je crois que c’est une bonne chose. En général, un jeune écrivain se réjouit toujours trop à l’avance. Moi-même, à l’époque, j’avais eu l’impression que ma vie s’en était illuminée d’un seul coup. Je n’avais pas de chat, ni de chien, ni rien qui puisse m’ouvrir les yeux. Je pense que j’aurais dû accueillir cette vie avec moins d’enthousiasme – cette vie à écrire des livres, s’entend. Quant à David, j’espère qu’il sait à quoi s’en tenir, à présent, j’espère qu’il a saisi le message.

Comme on le découvrira en lisant Le maillot à pois du meilleur grimpeur, l’auteur entretenait des relations très étroites avec le défunt. Désormais, il ne lui reste plus que sa raquette de tennis et sa femme, et il devra faire avec. Picasso disait : « Quand tu sais dessiner avec un crayon, jette le crayon ! ». Rien ne doit effrayer un écrivain. Ni la perte d’un compagnon, ni la perspective de vivre avec une femme, ni la peur de se prendre un revers lifté en pleine poire. Lorsqu’il aura surmonté toutes les épreuves, il devra encore affronter la solitude et ce combat-là ne prendra jamais fin. C’est dire qu’il aura toujours de quoi se mettre sous la dent, et qu’il aura toujours au moins un mur à qui parler. C’est dire que je ne me fais pas de soucis pour David. J’ai raccroché discrètement tandis qu’il continuait de verser des larmes sur son petit confident. Consoler un écrivain, c’est lui ôter le pain de la bouche. S’il s’agit d’un jeune écrivain, c’est comme effectuer un strip-tease devant un séminariste.

Aujourd’hui, les nouveaux venus sont prompts à dégainer. On dirait qu’ils n’ont pas de temps à perdre, refusent de traîner et vous envoient la chevrotine au visage. Ils écrivent court, le temps d’une respiration, mais l’important est de viser juste. C’est un peu agaçant pour les gens qui font des romans. Quoi qu’il en soit, l’avenir est de leur côté, forcément, surtout lorsque le talent s’en mêle. Et s’il arrive qu’au talent vienne s’ajouter le regard, la sincérité et l’énergie, on ne sait pas jusqu’où cela peut aller. On rencontre souvent ces ingrédients, à la lecture du Maillot à pois du meilleur grimpeur. Parfois, ils se trouvent réunis en quelques lignes. Je suis toujours étonné et heureux qu’un jeune écrivain réussisse une mayonnaise du premier coup. Il n’y a rien de meilleur. David m’a déclaré qu’il serait très honoré que j’écrive deux ou trois mots à propos de son ouvrage. En fait, tout l’honneur est pour moi. »

Philippe Djian (1993)

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