Préface à « Claude Lazar », de Francis Parent (Ed. Art in Progress, 2006)

 

 

Claude Lazar

 

« Les acteurs ne sont pas encore là, mais ils vont arriver. Les décors sont en place. Le jour se lève, les ombres s’éloignent ; Les titres évoquent des bribes de dialogues, des pensées fulgurantes, des rires, d’innocents lambeaux de quotidien. Il ne reste plus qu’à attendre.

Il y a des lits, des fauteuils, de l’espace. Tout est prêt pour les accueillir ; Maintenant, ils devraient arriver. Non, Les sièges semblent confortables, les matelas de bonne qualité.

Je ne sais pas si Claude Lazar parle d’avant ou d’après, à la réflexion. Si  l’on doit voir dans son travail l’imminence de l’occupation ou la trace d’un passage. En tout cas, les particules de poussière demeurent en suspension, tourbillonnant sur elles-mêmes.

Il est rare qu’un artiste fasse à ce point état du vide, de l’absence. Encore plus rare qu’il le fasse avec une telle obstination et une telle franchise. Ce vide est tellement vide qu’il s’oblige à y placer quelques pièces de mobilier pour ne pas être accusé d’exagération morbide et par là donner à penser que ce monde est effrayant, ce qu’il n’est pas, bien sûr, le monde est simplement tel qu’il est, d’une aridité somptueuse, permanente, silencieuse et lisse.

Plus un homme est solitaire et plus il a le sourire facile comme le combat d’un rayon de soleil contre les parois d’une chambre obscure, une fenêtre ouverte sur le néant du ciel ou la silhouette d’une femme à condition qu’elle soit toujours de dos. Plus un homme peint de chambres vides et plus sa vie s’emplit. Plus il grandit et plus l’univers se fige, et rapetisse, donnant parfois un pur joyau, un pur désespoir authentique, sans chichis. Au moins sommes nous sûrs de ça. Au moins sommes nous sûrs de la justesse du regard intérieur. Comme du silence de ces pièces où les parquets ne grincent pas.

Philippe Djian »

 

Dernière ligne droite, de Claude Lazar - 2005

 

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Edward Hopper vu par Philippe Djian (Le Nouvel Observateur, 03/10/12)

 

A lire, dans le Nouvel Obs du 3 novembre 2012, le commentaire de six toiles d’Edward Hopper à l’occasion de l’exposition du peintre américain au Grand Palais.

 

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« Morning Sun » (1952, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « Que fait cette femme sur ce lit qui n’est pas défait ? Est-ce qu’elle médite ? Regarde-t-elle à l’extérieur ? Sa pose ne paraît pas naturelle : comme la plupart des personnages représentés par Hopper, elle est figée. J’éprouve un sentiment de désincarnation face à une telle composition. Les murs sont nus, il n’y a aucun objet. Je n’entends aucun bruit. Le silence est oppressant, c’est un tableau froid. »

 

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« Nighthawks » (1942, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « Pour moi, cette image est familière : on a été tellement habitué à la voir un peu partout, jusque sur des pochettes de disque ! La première perception que j’en ai est celle de la solitude. Les personnages ne se parlent pas, ils sont plongés dans leur monde. Là encore, on ne sait pas pourquoi ils ont échoué autour de ce comptoir qui évoque l’univers des films noirs. Mais les Américains ont aussi, depuis la conquête de l’Ouest, la culture du feu de camp, celle du lieu où l’on se retrouve. A mes yeux, ces « Noctambules » sont autour d’un feu de camp, une image renforcée par l’éclat des murs jaune vif qui luisent comme un foyer. Avec ce tableau, Hopper montre qu’il est véritablement un peintre américaine, bien plus que Pollock ou Lichtenstein. »

 

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« Night Shadows » (1921, gravure). Commentaire de Philippe Djian : « Je ne savais pas que Hopper avait réalisé des gravures et cela nous livre une autre image de son travail, sans l’apport de la couleur. L’éclairage zénithal donne à cette scène de rue un air très surprenant. Le personnage, qui paraît minuscule, a les jambes écartées, il semble figé. Il y a un aspect très photographique dans cette très belle composition mais on voit aussi, à cause de l’aspect irréel de l’immeuble, que cette vue a été recomposée, ou complètement imaginée. Et pourtant il s’agit bien d’une ville, la nuit. »

 

Gas, Edward Hopper, 1940

 

« Gas » (1940, Huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « Que fait ce type tout seul ? Qu’est-ce qu’il trafique à côté des pompes à essence ? Ce doit être un employé de la station parce qu’il n’y a aucune voiture. Il règne une atmosphère très étrange dans cet endroit planté au milieu de nulle part, endroits qui sont familiers aux Américains, habitués à découvrir des motels en plein milieu du désert. Les couleurs sont vives, on imagine que la scène se déroule au crépuscule et que le soleil vient de se coucher derrière les arbres. Le jeu des ombres est très particulier et l’origine de la lumière semble improbable. Ces langues claires qui courent sur le sol sont complètement arbitraires. Le sentiment de l’isolement est étouffant. Même les pompes paraissent solitaires ! »

 

 

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« Lighthouse Hill » (1927, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « C’est un tableau qui suscite deux impressions distinctes : la scène est lumineuse, le ciel estr d’un bleu profond et, en même temps, on dirait qu’il fait froid. La blancheur du phare, l’absence de végétation, les ombres denses contribuent à créer un aspect dramatique. On cherche en vain la silhouette d’un personnage qui viendrait donner un peu de vie à ce paysage mystérieusement désert. Pour moi, ce « phare sur la colline » est une scène de désolation. Chez Hopper, j’aime beaucoup ce côté « temps suspendu » dans ses toiles, il n’y a ni passé, ni avenir, on est ailleurs. »

 

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« Office at Night » (1940, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « On le voit encore ici, Edward Hopper ne cherche pas à être un peintre décoratif. Le grand mur blanc paraît désespérément vide, il n’y a ni photo ni tableau. En fermant à demi les yeux, je distingue deux ensembles géométriques qui composent un motif géométrique réduit à deux couleurs, la surface blancje du mur se découpant face aux masses plus sombres du monilier et des personnages. Il n’y a aucune ligne horizontale et, hors les verticales, toutes les autres sont des diagonales. Bien qu’il fasse nui, la lumière ne surgit d’aucune source dans la pièce. L’apparente quiétude de la scène est contrebalancée par une impression d’angoisse, de menace qui plane. Pour moi, cette menace invisible pèse toujours sur l’univers du peintre. Je ne connais pas vraiment sa vie. Mais ce type devait être inquiet, non ? »

 

Hopper vu par Djian

 

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