Philippe Djian au 27ème Salon du livre de Genève le 4 mai

 

feb26b2819

Philippe Djian participera au 27ème Salon du livre de Genève le samedi 4 mai. Deux interventions sont prévues :

– la 1ère en compagnie d’Année Quinze, qui vient de publier 136 poèmes (Éd. Le miel de l’ours), entre 11h15 et 12h.

– la seconde, organisée par L’Hebdo, aura lieu de 15 à 16 heures, et portera sur « La littérature de la provocation ».

 

Informations pratiques ici

 

 

Share Button

La chronique de Christophe Passer (L’Hebdo, 09/12/11)

Christophe Passer publie une chronique récapitulant son passage à la Foire du Livre de Brive-la-Gaillarde. Une chronique dans laquelle il est beaucoup question de Philippe Djian…

 

Image

 

Hollande à Brives

 

Dans Brive-la-Gaillarde, Corrèze, 49 675 habitants, Philippe Djian m’a fait passer pour son attaché de presse. Ça me permettait de couper les files en trottinant derrière lui, en prenant un air professionnel et très affairé. Autrement j’en aurais eu pour des heures, entre les grappes compactes d’amoureux des livres tentant de s’infiltrer ici ou là, signature ou causerie, à la Foire annuelle.

Vous croyez que le roman se meurt, que les gens ne lisent plus? Allez à Brive, en novembre, vous verrez autre chose qui n’est visiblement pas si désuet: des lecteurs par dizaines de milliers. Ils achètent des tas de livres, romans, récits, essais, 600 000 euros sont dépensés en trois jours, avec les autographes, et ils ont l’air très heureux.

Il y a les stars, le Goncourt, Carrère, Nothomb ou Marc Levy en tête, et aussi les sportifs, les forçats endurants de la signature: Raymond Poulidor et Raymond Kopa, côte à côte, n’ont pas bougé de leur table en trois jours. Ils étaient émouvants comme la gloire en sépia.

Cependant Djian, en blouson et boots pointues de cow-boy des villes, avait décidé de profiter de la Foire, où il venait pour la première fois. Il n’aime pas trop rester assis à signer ses bouquins. Alors profiter, à Brive, ça voulait dire aussi, entre deux rencontres et lectures, s’empiffrer du foie gras qu’ils vous servent partout comme si c’était du Nutella en pot famille, et reprendre sans arrêt du champagne, qui était superbon. On voulait en être sûr. Pour vérifier, on en a repris souvent.

Du coup, on avait une main occupée par la flûte quand François Hollande est arrivé. Je vous dis ça parce qu’à Brivela-Gaillarde, durant ce week-end, c’était dur de ne pas utiliser sa main libre pour serrer celle de François Hollande, élu local. Pas qu’on lui courait après, mais il était partout, le candidat. Il signait son livre, il allait au café, il partait manger avec sa copine, resserrait la pince de tout le monde au bistrot.

En Suisse, il est commun d’ânonner avec fierté l’accessibilité sublime des politiciens, tout le monde peut leur causer au marché, ce genre de choses. Eh bien, Hollande, en ce marché de Brive-la-Gaillarde que chanta Brassens, vous pouviez aussi lui parler facile.

Je vais vous dire: il est plein d’humour caustique. Et ça m’a fait sourire quand il est passé devant Philippe et sa flûte, bien obligé de lui serrer la main itou. Djian, il est fatigué des politiques, il dit qu’il ne vote plus, il se marrait pourtant. Il se demandait vaguement s’il allait finir en photo dans le journal avec Hollande.

Pendant ce temps, sur la Côte, à Cannes, Sarkozy était occupé à sauver le monde. Dans la télé, on voyait ses affidés défiler avec des mines trop satisfaites de nous-on-estcopainsavec-Obama, on travaille à des choses très sérieuses. Ils ironisaient à mort sur Hollande qui était où, lui, ha, ha, ha!, rendez-vous compte? A Brive!

Je crois qu’ils sont à côté du réel. Je crois que l’éditeur des légendes, Antoine Gallimard, ouvrant la Foire, la deuxième de France, avait raison d’être cinglant, rappelant que Sarkozy n’avait jamais mis les pieds ici, ni au Salon du livre de Paris.

Il ne s’agissait aucunement de défiance envers le président. C’était plutôt de désolation envers son mépris de la culture dont il parlait. Car, dans les halles pleines de la Foire et alentour, il y avait aussi les moments sans foie gras ni champagne, le joyeux brouhaha des mots, Djian qui racontait la phrase et la langue.

Surtout, il y avait là une concentration unique d’écrivains, Chalandon ou Annie Ernaux, de penseurs ou essayistes, Bruckner, Rufin ou Beigbeder, de philosophes, de gens de presse, Nicolas Bedos, Laure Adler, Jean-François Kahn ou Giesbert: des gens d’influence forte, des centaines d’auteurs, venus de partout.

Ils ont parlé beaucoup de politique, ils ont parlé avec Hollande, près des gens et sous la pluie. Un jour, peut-être, on racontera que François Hollande a gagné une part de l’élection présidentielle française là, dans Brive-la-Gaillarde, Corrèze. Et Sarkozy, il était où ?

 

Christophe Passe, L’Hebdo n°49, 09/12/11

Share Button

Philippe Djian « Etre romancier, ce n’est pas raconter des histoires » (L’Hebdo)

Avec «Vengeances», Philippe Djian poursuit l’exploration des explosions familiales et de la fragilité des tendresses. Incisif et direct, un roman fort comme une chanson entêtante.

Son fils de 18 ans, Alexandre, se tire une balle dans la tête lors d’une soirée familiale, quelques jours avant Noël. A partir de cette tragédie, Marc, artiste plasticien de renom, essaie de tenir. Sa compagne s’en va, épuisée par la tristesse alentour. La mère d’Alexandre était déjà partie depuis longtemps.
Lors d’une aube fatiguée, Marc ramène chez lui une jeune fille croisée dans le métro, au bord du coma éthylique. Il ne sait pas qui elle est: Gloria fut la petite amie d’Alexandre. Evidemment, ses amis lui disent qu’offrir le gîte à la belle Gloria est une bêtise ambiguë et morbide. Forcément, il passe outre et le fait tout de même.
C’est ainsi que commence Vengeances, formidable livraison 2011 de Philippe Djian. La toile d’araignée est prête et tous vont s’y démener comme ils peuvent. On retrouve quelques obsessions de l’écrivain. Les relations entre générations, l’échec des transmissions, l’usure des illusions, la trahison douce de quelques idéaux, l’introspection comme une enquête tâtonnante, le sexe comme un banal besoin de survivre: rien n’est grave, mais tout est désespérément important.
Une compassion constante, aussi, pour ses personnages. Ce goût des sauvageries de la nature, enfin, forêts sous la pluie, chemins creux où se perdre dans une géographie incertaine. Le cinéma demeurant une autre passion (André Téchiné vient de présenter à Cannes Impardonnables, tiré de son roman paru en 2009), il influence l’écriture également, pensée ici comme «à deux caméras».
Le style Djian, cette phrase qui sait toujours le rythme, est là au sommet de sa concision coupante. Avec les années, les romans de Djian s’allègent, ils sont comme épurés. Dans Vengeances, Il alterne le «je» de Marc avec les passages en style indirect d’un narrateur, comme observant de l’extérieur. Deux points de vue, un puzzle complexe et haletant, s’emboîtant en une mécanique directe et entêtante, à la manière d’une chanson.

Correspondances

En exergue à Vengeances, Philippe Djian a d’ailleurs mis deux vers tirés d’un refrain qu’il écrivit pour Stephan Eicher: «Mille vies ne sont pas suffisantes / Mille hommes ne sont pas assez forts.» Après les tournées récentes de «concerts littéraires» accomplies en compagnie du chanteur (Djian disant les textes, Eicher accompagnant et chantant), l’écrivain remarque de plus en plus de correspondances entre la matière de ses romans et l’univers de ses textes destinés aux chansons.
Comme d’autres romans, Vengeances est d’abord une assez lourde affaire de famille. Au téléphone, Philippe Djian reconnaît cette permanente inquiétude: «La famille, c’est le premier cercle. C’est là d’où vient le sentiment qui nous guide et nous tient, ou nous assomme. Les relations entre générations reviennent souvent, c’est vrai, dans mes livres. En ce moment, je trouve que le problème est particulier.
Cela se pose de façon sans doute plus brûlante, exacerbée. J’appartiens à cette génération qui a occupé le terrain de manière énorme, même au niveau du temps. Depuis mes 25 ans, et jusqu’à mes passé 60 désormais, je suis toujours là et je ne suis pas le seul: les suivants ont peut-être plus que d’ordinaire le sentiment de voir depuis très longtemps les mêmes têtes en place, à tous les niveaux, institutionnels et autres.»
Djian ne cherche pas la moindre excuse. Mais il reconnaît cependant que tout ne fut pas simple à gérer dans un monde qui voulut si violemment changer d’époque. «Quand j’avais 20 ans, il y avait cet appel très fort pour un changement de société, que ce soit politique, culturel, dans la mode, la musique ou le cinéma: il fallait qu’on en profite. Il se passait des choses fantastiques.
En faisant partie de cette évolution, on ne pouvait pas toujours être des pères exemplaires tout le temps. Souvent, je n’étais pas le soir à la maison. Oui, j’aurais pu m’occuper plus de mes enfants. Je ne me sens pas fautif. J’ai fait le maximum, mais je pensais avoir autre chose à mener.»

Laisser une trace

Arrive pourtant le moment de basculement où l’on souhaite redonner, laisser une trace, tendre une main. Ses personnages en ressortent souvent crucifiés, lessivés par les égoïsmes, souffle et cœur coupés, incapables de faire mieux que de constater l’impossibilité de communiquer avec leurs proches. Parce que c’est trop tard, souvent.
Parce qu’il y a eu des blessures accumulées ou mal soignées, une érosion lente et longtemps invisible des passerelles fragiles menant les uns aux autres. «Par exemple, poursuit-il, il y a quelques années, j’aimais beaucoup l’idée européenne: je trouvais que c’était tout de même une des rares belles choses qu’on pouvait offrir à nos enfants. Je suis beaucoup dans cette idée de la transmission: qu’est-ce qu’on leur laisse, qu’est-ce qu’on leur donne.
L’Europe pouvait être un beau rêve. Je ressens aux Etats-Unis les gens plutôt comme des cousins éloignés et j’avais ici cette proximité avec les Espagnols, les Italiens, etc. Alors c’est vrai que, ces temps, les bruits de la maison agissent comme une sorte de protection, avec ce sentiment d’effondrement au dehors, je ressens cela de plus en plus fort.»

Voie ouverte

Avec les années, Philippe Djian est devenu incontournable et presque chef de file, malgré lui. Il n’a jamais eu aucun goût pour les bandes, les milieux, les écoles littéraires, les prix ou les médailles. «Pourtant, quand je vois aujourd’hui la place de Vincent Ravalec ou de Houellebecq, je crois quand même que j’ai ouvert une voie, que j’ai défriché un peu le terrain. Je n’en tire aucune vanité, mais c’est un constat.»
Il croit surtout, plus que jamais, à la place de l’écrivain dans la société et l’existence quotidienne. «Pour moi, la littérature, ça n’a rien d’un hobby, d’un amusement. Les écrivains que j’aime m’aident à vivre, ils sont des modèles, des lampes torches dans la nuit.
Etre romancier, pour moi, ce n’est pas raconter des histoires ou essayer de divertir. C’est tenter d’apprendre à vivre: c’est à cela que les livres m’ont servi. Est-ce que j’ai pu réussir à être cela pour quelques lecteurs? C’est d’une telle prétention, je n’ose même pas l’imaginer. Mais c’est à ça que doit tendre la littérature.»
Se construit ainsi, livre après livre, une geste qui ressemble à un étonnant parcours initiatique. Car il existe un fil solide et fraternel qui relie les romans de Djian depuis trente ans, des allers-retours de prénoms, des tragédies recommencées, l’architecture d’une comédie humaine.
Entre les vallées et entre les jambes, par les forêts ou près du bar, les personnages de Philipe Djian sont confrontés aux épreuves de la perdition et doivent trouver des chemins pour tenir, résister, survivre, apprendre, et se rassembler. Leurs vengeances nous ressemblent.

 

Christophe Passer, L’Hebdo, 31.05.2011

 

Share Button