Requiem pour le rock, par François Busnel (L’Express, 02/10/13)

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Ne dites jamais à Philippe Djian qu’il est un écrivain rock. Même s’il compose des chansons (pas moins de neuf pour le dernier album de son ami Stephan Eicher). Et puis, de toute façon, c’est une invention de journaliste en mal d’étiquette, ça, « écrivain rock ». Djian vous le dira: le rock est mort. Et Lire la suite

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Philippe Djian, l’interview loto (Delphine Peras, L’Express Culture, 23/10/12)

 

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Un nouveau roman, la traduction du Retour, de Harold Pinter, les paroles du nouvel album de Stephan Eicher… L’occasion de lui demander de tirer 7 numéros au hasard dans une grille de 49. Chacun correspondant à une question.

 

2. Avez-vous déjà tout plaqué par amour ?

Non, puisque je vis avec la même femme, une artiste, depuis quarante-trois ans ! Nous avons trois enfants, de 39, 32 et 23 ans. Ce n’est pas simple, l’amour fou. Pendant autant de temps, ça n’existe pas, mais autre chose se met en place, l’idée que l’on va affronter la vie ensemble. 

37. vous a-t-on déjà pris pour quelqu’un d’autre?

On me prend surtout pour… Philippe Djian. Et je réponds que je lui ressemble, en effet, mais que je ne suis pas lui ! Je n’ai pas envie de parler avec des personnes que je croise dans la rue. 

49. Un record que vous souhaiteriez battre?

Avoir le prix Goncourt et le prix Renaudot en même temps ! En fait, je me fiche des prix. Je n’en accepterais un que pour faire plaisir à mon éditeur… 

23. Plutôt des amis garçons ou des amies filles?

Des amies filles. Comme je suis complètement sourd de l’oreille droite, à la suite d’une otite mal soignée dans mon enfance, je n’aime pas être en groupe : pour moi, les rapports doivent être très forts tout de suite, et c’est plus facile avec une femme. Je n’aime pas les trucs de mecs, genre match de foot et blagues potaches. 

8. Aimeriez-vous transmettre votre savoir?

Oui. Dans mes romans, j’essaie précisément de retransmettre tout ce que j’ai reçu et trouvé en littérature, de Louis-Ferdinand Céline à Richard Brautigan. Or ce qui m’a formé et fondé, c’est la langue, pas les histoires. Voilà pourquoi la première m’importe plus que les secondes. 

30. Qu’avez-vous acheté avec votre premier cachet?

Un voyage en Grèce, à Mykonos, où j’ai emmené femme et enfants. On y est restés plus d’un mois. J’avais pris Le Colosse de Maroussi, d’Henry Miller, et on a suivi le périple du livre. Après, on est parti deux ans aux Etats-Unis. J’ai la chance de gagner de l’argent avec mes bouquins, ce n’est pas pour rester à Saint-Germain-des-Prés ! 

22. Comment vous protégez-vous des contrariétés?

Je les réduis en poussière ! Je n’ai pas une nature très optimiste mais j’estime qu’il ne faut pas donner d’importance aux petits problèmes. Savoir qui on est, combien de temps on est encore ici, comment on élève ses enfants: ça me semble plus important que ma bagnole à la fourrière ou l’état de mon compte en banque. 

La question complémentaire. Qu’avez-vous ressenti en vous mettant dans la peau d’une femme pour votre dernier roman?

Disons plutôt que je me suis mis dans sa tête très simplement. J’ai bien aimé, au point que j’ai encore du mal à en sortir, alors que j’ai entamé l’écriture d’un nouveau livre.

 

 

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« Oh… » de Philippe Djian (critique de F. Busnel, L’Express, 13/09/12)

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Pour écrire, il y a ceux qui utilisent la plume Sergent-Major et ceux qui empoignent le démonte-pneu. Philippe Djian fait partie de ces derniers. Pas du genre à se pâmer d’excitation pour la belle phrase bien huilée destinée à ouvrir les portes d’une académie (française ou Goncourt). Non, son genre, à lui, c’est le burin. Eh bien, il a raison. C’est avec un burin que l’on sculpte les plus belles statues. 

Les statues de Philippe Djian ont la beauté mate de ces blocs de pierre dont on a conservé tous les contours, surtout les plus saillants. Ça égratigne, c’est plein d’aspérités, ça râpe. Mais qu’est-ce que c’est bon ! Avec son nouveau roman, il porte l’exercice à un point d’incandescence rarement atteint. Djian casse la phrase comme on démonte une poupée : pour voir comment c’est fait, à l’intérieur. Le résultat ? Un roman qui ressemble à un scénario. Mais quel scénario ! Même s’il se défend avec une belle constance de raconter des histoires, Philippe Djian est un incomparable storyteller. 

« Oh… », c’est l’histoire d’une femme bientôt quinquagénaire qui s’envoie en l’air avec le mec de sa meilleure amie et s’en accommode à peu près. Une femme qui se fait violer et se surprend à ne pas trouver l’expérience si désagréable. Elle ne porte pas plainte. Comprend assez vite qui est son agresseur. Le fréquente. Découvre que le type est incapable de quoi que ce soit sans ce rituel du viol. Sort avec lui. Accepte de satisfaire son fantasme. Découvre qu’une autre femme se manifeste en elle, à son corps défendant, attirée par les eaux troubles et les terres inconnues. Et enclenche un phénomène irréversible qui la conduira – et pas mal de monde avec elle – à sa perte. N’en disons pas davantage : Philippe Djian est un maître du suspense. Mais au-delà de l’histoire, au-delà du style, il y a l’ambition : Djian, l’un des meilleurs écrivains français, pourrait se contenter de publier à l’infini des bouquins qui se ressemblent. Non. Il se réinvente chaque fois. Et brise au passage quelques tabous. Ose se mettre dans la peau d’une femme. De 50 ans. Qui prend plaisir à jouer avec son violeur. Aucune provocation dans ce roman, mais, au contraire, ce qui fait la marque d’un grand romancier : la capacité de montrer, sans jamais juger, quels mécanismes sont à l’oeuvre dans une âme, dans un cœur.

 

François Busnel, L’Express, 13/09/12

 

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Philippe Djian, artiste multiple (L’Express, 06/06/11)

Illustration de Vengeances

Avec Vengeances, Philippe Djian confronte les générations et dynamite les sentiments. Rencontre.

Blouson, santiags et lunettes noirs, la panoplie est immuable. L’homme a beau vieillir (tout juste 62 ans), nous convier dans le cadre bucolique du parc des Buttes-Chaumont en cette chaude après-midi de printemps, il garde son éternel look de lecteur de Bukowski prêt à enfourcher sa Harley Davidson sur la route 66. C’est ici, non loin de ses trois enfants, que Philippe Djian vit dorénavant. Quand il n’est pas à Biarritz, à humer les embruns de l’Atlantique… Mais c’est bien dans son appartement du XIXe chic de l’Est parisien qu’il a fini, cloîtré trois mois durant et à l’arraché (le 2 avril 2011, à 23 h 41, comme indiqué à la dernière page), son nouveau roman, Vengeances, l’une de ces pertinentes chroniques familiales et générationnelles dont il a le secret. 

Pourquoi tant de précipitation ? « J’ai passé beaucoup de temps sur un projet qui n’a pas abouti », confie sans amertume aucune l’auteur de 37°2 le matin. Le projet en question était, il est vrai, de poids : la constitution d’un label à son nom, réunissant musiciens, auteurs, artistes divers, en utilisant les structures de Naïve, la maison de disques et d’édition de Patrick Zelnik, le créateur de Virgin France lui offrant même, à l’occasion, les murs de la Gaîté-Lyrique dont il est le président. Le temps de contacter quelques amis aux Etats-Unis et en France (Tim Robbins, James Frey, Sophie Calle, Jean-Philippe Toussaint…) et l’entreprise capote. Explications de Djian : « Zelnik était persuadé d’obtenir des fonds de la Caisse des dépôts et consignations, qui lui ont été finalement refusés. » 

Restent les rencontres, fructueuses, qui pourront toujours être réactivées un jour, et… Stephan Eicher, avec lequel Philippe Djian se produit de plus en plus sur scène. Non, contrairement aux apparences, en rockers invétérés, mais pour un concert littéraire : une heure et demie durant laquelle l’interprète de Déjeuner en paix et son parolier, accompagnés de trois musiciens, alternent chansons, lectures d’inédits, bouts de romans, improvisations : « Que du plaisir, une vraie récréation, s’enthousiasme le romancier, et ça marche de mieux en mieux. Nous avons joué à Montréal, en Belgique, en province, à Rungis, à Courbevoie… C’est très amusant de se faire applaudir. » Chez Gallimard, qui avait programmé le livre début juin (un vrai pari), on s’amusait beaucoup moins jusqu’à ce 2 avril…  

Avec Vengeances, titre déclic, sec, comme il les affectionne (Incidences, Impardonnables, Impuretés), Djian confronte deux générations : la sienne, celle, grosso modo, des 45-60 ans, qui « occupe le terrain depuis longtemps, trop aux yeux de certains », et celle des 20-30 ans, privés de désinvolture, souvent au chômage et aux prises avec l’alcool. Le roman s’ouvre sur le suicide d’Alexandre, 18 ans, fils de Marc, artiste en vogue brûlant la chandelle par les deux bouts. 

Tout est-il périssable, l’art, l’amour, l’amitié ?

Un suicide qui sonne comme une détonation dans la vie du quinquagénaire. Tout s’effrite, soudain : ses sculptures, son couple, ses amitiés. Bras armé de la vengeance, Gloria, l’énigmatique ex-petite amie d’Alexandre, que Marc a ramassée, ivre, dans le métro, à l’aube. 

A son contact, Marc tente d’en savoir plus sur les sentiments de son fils à son égard, se remémore leurs relations – de plus en plus distendues – s’interroge sur sa culpabilité éventuelle. Avec Michel et Anne, ses meilleurs amis, la situation se complique. Entre deux verres d’alcool et deux lignes de coke – on en consomme beaucoup sous la plume de Djian – Michel en pince pour Gloria et Anne fait des avances à Marc.  

Tout est-il périssable ? L’art ? L’amour ? L’amitié ? Comment préserver l’essentiel sans renoncer à ses enthousiasmes ? Que transmettre quand on est soi-même chaotique ? Autant de questions – universelles – que Vengeances brasse sur un rythme tenu. La claustration n’a pas que du mauvais. 

Marianne Payot, L’Express, 06/06/2011

 

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