“L’Amour est un crime parfait” : thriller hypermaîtrisé des frères Larrieu (Jacky Goldberg, Les inrocks, 14/01/14)

L'amour est un crime parfait

Les frères Larrieu se déplacent dans les Alpes suisses et y développent une étrange histoire glacée autour de secrets profondément enfouis sous la neige – et les inconscients.

Chez les Larrieu, il s’agit d’abord d’un paysage. Presque toujours d’une montagne : ici, un coin des Alpes suisses, son grand lac placide, ses bourgeois bien-pensants, ses bâtisses ultramodernes et ses chalets prétentieux, ses crêtes recouvertes de secrets enfouis Lire la suite

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Philippe Dijan raconte « Sur la route » de Jack Kerouac (Les Inrocks, 04/08/13)

On The Road, édition originale (1957)

 

« Pour moi, Sur la route est un totem, un livre qui m’a conforté dans l’idée que la littérature occuperait une place très importante dans ma vie. C’est un territoire qui ouvre sur une multitude de choses : sur la musique, les philosophies orientales, une certaine idée de la liberté, de l’amitié, mais aussi sur la littérature américaine de Melville à Bukowski ou Brautigan. C’est un grand livre qui transmet un mode de vie, quelque chose de l’ordre de l’universel, l’idée d’aller vers les autres, de se confronter à l’immensité de la nature. Lire Sur la route, c’est aussi se projeter dans une écriture marquée par la spontanéité, le rythme. Aujourd’hui, on ne trouve plus cette énergie. Kerouac appartient à cette génération d’écrivains qui mettaient leur vie sur la table et qui, aujourd’hui, peuvent être de vrais repères. J’aimerais que Sur la route (paru en 1957, en France en 1960) devienne un totem pour des lecteurs d’une vingtaine d’années aujourd’hui, qu’ils puissent refaire tout le circuit que j’ai effectué grâce à ce livre. »

 

Philippe Djian

 

 

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Philippe Djian : “Il y a des gens qui utilisent les tablettes pour faire les malins” (Les Inrocks, 24/03/12)

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Ebooks, tablettes, vente en ligne, livres enrichis : le numérique modifie en profondeur le monde de l’édition, de la création à la diffusion. À l’occasion du Salon du livre, état des lieux d’une révolution en cours en compagnie de Philippe Dijan.

 

Quel rapport entretenez-vous avec le livre numérique, les tablettes et autres liseuses ?

Je ne suis pas hermétique, mais ça m’emmerde. Je ne trouve pas ça agréable. J’ai besoin d’avoir du papier dans les mains, de tourner les pages. J’aime bien avoir un gros livre entre les mains, voir l’effort que je fournis. Il y a des gens qui utilisent les tablettes pour faire les malins, parce que ça fait moderne. Mais il y aura toujours des gens qui aimeront les livres imprimés. Reste que j’ai beaucoup de mal à me mettre dans le camp de ceux qui refusent parce que c’est à cause de ce genre d’attitude qu’on vit dans une société bloquée. Et puis on ne peut pas aller contre ces nouvelles technologies.

Vous avez déjà pensé écrire un livre enrichi ? Vous qui citez beaucoup de morceaux de musique dans vos livres, vous pourriez ajouter du son, des liens vers des clips…

Je me suis longtemps amusé à donner des références musicales dans mes livres, mais parfois seulement d’un point de vue littéraire, pas forcément dans l’idée qu’on pourrait un jour cliquer dessus. Mon ami Stephan Eicher a réalisé un objet hybride autour de Jean-Jacques Rousseau, une promenade audio avec des lectures etc… Là, ça se justifie. Si je suis obligé de recourir à ça, ça veut dire que je ne sais plus écrire.

En tant qu’écrivain, est-ce que vous vous sentez menacé par le numérique, notamment en ce qui concerne le droit d’auteur ?

Le même problème se pose aujourd’hui aux écrivains que celui qui s’est posé aux musiciens. Les maisons de disque n’ont pas été foutues de décider d’un moyen de rémunérer les artistes lésés par le téléchargement. Les éditeurs sont en train de faire la même chose. Je connais des écrivains qui refusent d’être rémunérés pour le numérique au même niveau que pour le papier. C’est tout bénef pour les éditeurs parce qu’ils réalisent une énorme économie sur le numérique.

Cela dit, je pense que le passage au numérique pour les écrivains sera moins brutal que dans le monde de la musique. Stephan me parle souvent des sites de streaming. Il me dit que malgré son nombre de passages assez conséquent sur ces sites, ça ne lui rapporte même pas de quoi s’acheter un jeu de cordes pour sa guitare. Le problème se posera aussi pour les écrivains, mais dans une moindre mesure. Le vrai problème c’est de pouvoir vivre quand on travaille dans la culture. Comment manger si vous êtes lu par une centaine de personnes ?

Il va falloir trouver une solution à tous les niveaux. Ca va être très long. Je pense que l’on est vraiment à un moment charnière ; je le sens même au niveau de l’écriture. Il se passe quelque chose. C’est n’est pas une révolution comme celle du langage qu’a provoquée Céline, mais c’est une période d’adaptation. Je n’ai plus envie d’écrire les livres que j’ai lus. J’essaie des choses. Quand ça ronronne, ça ne sert à rien. Il faut que la littérature submerge, aille là où ça fait mal.

Avec le numérique, se propage aussi l’idée que les auteurs pourront se passer d’éditeurs, publier directement leurs livres sur Internet. Qu’en pensez-vous ?

Remettre son manuscrit à son éditeur, c’est à la fois un vrai bonheur et toujours une angoisse incroyable. S’il n’y a plus cet échange-là, c’est triste. Il n’y a qu’à demander à Marc-Edouard Nabe qui s’autoédite s’il est heureux de ça.

Il faut que le côté vivant, humain, perdure. J’aime le fonds Gallimard, être dans la maison qui a publié Hemingway. Pour mon agent Andrew Wylie, Gallimard, c’est “total respect”. J’aime l’édition, les éditeurs, j’aime le livre. Avec le numérique, je pense que ce qui va disparaître, ce sont les grosses boîtes comme Virgin, la Fnac où on vend de tout comme dans les parapharmacies. Ce qui va rester, ce sont les bons, les vrais. Les lecteurs de passage vont devenir des proies faciles pour les nouvelles technologies. Les autres iront dans les vraies bonnes librairie

 

Elisabeth Philippe, Les Inrockuptibles, 24/03/13.

 

 

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Entretien avec Nelly Kaprièlan (Les Inrocks n°873, 22/08/12)

 

Les Inrocks n°873

A lire, dans Les Inrockuptibles n°873, une longue interview de Philippe Djian avec Nelly Kaprièlan à l’occasion de la publication de « Oh… ».

 

 

Cliquez ici pour commander « Oh… »

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« Philippe Djian, écrivain résistant » (Les Inrocks 830, 27/10/11)

Les Inrocks n°830

Pour raconter comment il imagine les vingt-cinq années qui arrivent, Philippe Djian écrit une lettre à sa fille.

 

« En 2035…

Ma chère fille,

Je ne peux te décrire l’émotion que j’ai ressentie. Du papier, un crayon – Seigneur Jésus, un crayon !! -, j’ai dû m’asseoir. Je crois que mes oreilles ont bourdonné un instant. Merci. Mille fois merci. Je l’ai montré aux autres. Ils ont hoché la tête durant cinq minutes. C’est toujours un événement. C’est toujours une joie – même si ça crée des tensions entre nous, comme tu peux l’imaginer. Michel en a reçu il y a une quinzaine de jours – une rame entière, Clairefontaine, à peine jaunie – et il en est encore de bonne humeur aujourd’hui.

Je déteste cette bouffe chinoise qu’on nous sert jour après jour. Ecrire cette phrase à la main me remplit pourtant de joie – j’écris dehors, assis à une table de jardin, sous un rayon de soleil, ce qui ne gâche rien. Il neige au-dessus de huit cents mètres. C’est quand même une drôle d’idée de nous faire avaler de la bouffe chinoise comme si tout le monde s’y était converti, comme si ça faisait l’unanimité. J’ai essayé d’entraîner quelques types avec moi, mais la plupart des écrivains sont ce que j’ai toujours pensé qu’ils étaient, une sérieuse bande de faux-culs, et vieillir ne les a pas arrangés.

Je voudrais que tu les voies et que tu les entendes, une vraie bande de ravagés – pour la plupart incontinents.

Il y avait combien de temps que je n’avais pas vu une mine de crayon ? Quelle beauté. Je ne me souvenais plus comme l’écriture brillait sur le papier, je ne me souvenais plus du bruit sur la feuille, dans le silence. Je vais lâcher ma tablette et reprendre l’écriture à la main à partir d’aujourd’hui – jusqu’à épuisement des cartouches, jusqu’au dernier morceau de papier, jusqu’au dernier bout de crayon, je te jure de profiter au maximum de l’oxygène que tu me donnes, et tu sais à quoi ça tient. Tu sais à quoi ça tient d’écrire un livre.

L’autre jour, c’est Régis qu’ils ont dû emmener – pour une sérieuse conjonctivite et des maux de tête provoqués par un usage intensif de tablette. Comment s’étonner ? Quelle résistance peut-on encore mener quand on avance avec une canne ? Tu sais combien j’ai pleuré à la mort de Philip Roth, mais relis ses derniers ouvrages, et tu comprendras ce que la douleur veut dire. C’est tellement effrayant qu’ici personne ne veut en parler. Chacun serre les fesses en espérant que la science le maintiendra en vie le plus longtemps possible.

Personnellement, j’aimerais bien finir le livre que j’ai commencé. Celui que je suis en train d’écrire. Je t’en avais parlé, Noël dernier. J’avais décidé de me remettre à la pornographie, car Vers chez les Blancs avait plutôt bien marché autrefois, eh bien voilà, j’essaie de tenir parole, et ton merveilleux cadeau va m’y aider.

Michel, quand le passé redevient clair dans son esprit, n’a pas oublié l’effet que le livre en question avait produit sur lui – du moins certains passages – et il m’en parle encore, le regard brillant, la mine nostalgique, évoquant l’époque où nous étions reçus un peu partout et si insouciants – des écrivains, et non des bouches inutiles rassemblées dans un sanatorium soutenu par une fondation dont le nom m’échappe – qu’on peine à l’imaginer.

La manière dont l’histoire se termine pour nous n’était pourtant pas difficile à prévoir. Qui pouvait croire que des livres seraient publiés vingt-cinq ans plus tard quand il suffisait de jeter un oeil sur la tournure que prenaient les choses ? Ma pauvre fille, ton père a fait partie de la plus grande bande de naïfs qu’on puisse imaginer et cette adhésion a un prix. C’est presque touchant.

La plupart d’entre nous a renoncé. Mais tu ne peux pas simplement décider d’arrêter d’écrire, de garder ça à l’intérieur. Donc voilà. Le menu de ce soir comporte des rouleaux printaniers. Alors que s’annonce l’hiver.

Ma chérie, c’est bien de prendre soin de Ton animal de père.

Ph. »

 

 

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