Philippe Djian : Ecrire ? Un voyage (Les Échos, 07/11/14)

Cet automne, Le Louvre lui donne carte blanche : un nouveau voyage pour celui qui tutoie la gloire depuis « 37°2 le matin », il y a bientôt trente ans. Lire la suite

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Le « lâcher prise » selon Djian (Les Echos, 07/06/11)

veng

 

Philippe Djian aime les titres sobres, souvent au pluriel : « Assassins », « Criminels », « Frictions », « Impuretés », « Incidences », « Impardonnables » (bientôt à l’écran sous le regard vénitien et inspiré d’André Téchiné avec Carole Bouquet et André Dussollier, resplendissants). Bienvenue donc à « Vengeances ». Le « s » est mystérieux et le restera. Qui se venge de qui ? De quoi ? On s’interroge. D’ailleurs dans cette histoire tout le monde -et le lecteur avec -s’interroge. L’auteur aussi, semble-t-il, ce qui est plus inquiétant.

Mauvaises vibrations

 

Que se passe-t-il ? Dans le métro, de bon matin, une jeune fille soûle vomit sur Marc, artiste plasticien à succès. A cinquante ans, lui-même est toujours prêt à se mettre en vrac, aligner les gin tonic (du temps de « 37°2 le matin », c’était la tequila rapido qui faisait référence -les années passent…) et les rails de coke. Par un geste difficilement compréhensible, Marc la tire de la rame et l’emmène chez lui. Il comprend alors que Gloria -c’est son nom -était l’amie de son propre fils, Alexandre, qui, à dix-huit ans, s’est tiré une balle dans la tête, à peine douze mois plus tôt. Pourquoi Marc s’entête-t-il à recueillir la petite ? Culpabilité, désir ? Est-ce un hasard si elle s’est répandue dans le métro devant lui ? Ou un coup monté. Pour quelle(s) vengeance(s) ? Autour de lui, on s’interroge ; on s’inquiète surtout. Tout cela sent son désastre à plein nez. Autour de Gloria, les vibrations sont mauvaises.

Mais Marc semble n’en avoir rien à faire. De toute façon, tout s’écroule autour de lui : son fils suicidé ; sa compagne partie ; et ses oeuvres qui se décomposent sur les murs des clients. Fataliste, il ne tente même pas de lutter. Il préfère se laisser emporter par le flot, abandonner le contrôle des opérations, juste pour voir ce qui va se passer. Evaluer le degré d’amplitude du séisme sur l’échelle de Richter des émotions. Etablir le bilan des dégâts. En rire ou en pleurer, c’est à voir. Y laisser sa peau, pourquoi pas ?

On est là à l’épicentre de la philosophie romanesque de Djian, adepte du « lâcher prise ». La déception, c’est que le romancier aussi semble lâcher prise dans ce bref roman de moins de 200 pages, achevé, comme précisé en coda, le 2 avril 2011 à 23 h 41. Dans l’urgence, dirait-on, d’un train à prendre. Certes, le mystère qui nimbe l’affaire intrigue un moment et on goûte les trouvailles d’écriture ou de situations. Mais les protagonistes filent entre les lignes et Djian ouvre des pistes qu’il abandonne de façon si désinvolte qu’on finit par s’en désintéresser.

 

Thierry Gandillot, Les Echos, 07/06/11

 

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