Edward Hopper vu par Philippe Djian (Le Nouvel Observateur, 03/10/12)

 

A lire, dans le Nouvel Obs du 3 novembre 2012, le commentaire de six toiles d’Edward Hopper à l’occasion de l’exposition du peintre américain au Grand Palais.

 

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« Morning Sun » (1952, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « Que fait cette femme sur ce lit qui n’est pas défait ? Est-ce qu’elle médite ? Regarde-t-elle à l’extérieur ? Sa pose ne paraît pas naturelle : comme la plupart des personnages représentés par Hopper, elle est figée. J’éprouve un sentiment de désincarnation face à une telle composition. Les murs sont nus, il n’y a aucun objet. Je n’entends aucun bruit. Le silence est oppressant, c’est un tableau froid. »

 

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« Nighthawks » (1942, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « Pour moi, cette image est familière : on a été tellement habitué à la voir un peu partout, jusque sur des pochettes de disque ! La première perception que j’en ai est celle de la solitude. Les personnages ne se parlent pas, ils sont plongés dans leur monde. Là encore, on ne sait pas pourquoi ils ont échoué autour de ce comptoir qui évoque l’univers des films noirs. Mais les Américains ont aussi, depuis la conquête de l’Ouest, la culture du feu de camp, celle du lieu où l’on se retrouve. A mes yeux, ces « Noctambules » sont autour d’un feu de camp, une image renforcée par l’éclat des murs jaune vif qui luisent comme un foyer. Avec ce tableau, Hopper montre qu’il est véritablement un peintre américaine, bien plus que Pollock ou Lichtenstein. »

 

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« Night Shadows » (1921, gravure). Commentaire de Philippe Djian : « Je ne savais pas que Hopper avait réalisé des gravures et cela nous livre une autre image de son travail, sans l’apport de la couleur. L’éclairage zénithal donne à cette scène de rue un air très surprenant. Le personnage, qui paraît minuscule, a les jambes écartées, il semble figé. Il y a un aspect très photographique dans cette très belle composition mais on voit aussi, à cause de l’aspect irréel de l’immeuble, que cette vue a été recomposée, ou complètement imaginée. Et pourtant il s’agit bien d’une ville, la nuit. »

 

Gas, Edward Hopper, 1940

 

« Gas » (1940, Huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « Que fait ce type tout seul ? Qu’est-ce qu’il trafique à côté des pompes à essence ? Ce doit être un employé de la station parce qu’il n’y a aucune voiture. Il règne une atmosphère très étrange dans cet endroit planté au milieu de nulle part, endroits qui sont familiers aux Américains, habitués à découvrir des motels en plein milieu du désert. Les couleurs sont vives, on imagine que la scène se déroule au crépuscule et que le soleil vient de se coucher derrière les arbres. Le jeu des ombres est très particulier et l’origine de la lumière semble improbable. Ces langues claires qui courent sur le sol sont complètement arbitraires. Le sentiment de l’isolement est étouffant. Même les pompes paraissent solitaires ! »

 

 

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« Lighthouse Hill » (1927, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « C’est un tableau qui suscite deux impressions distinctes : la scène est lumineuse, le ciel estr d’un bleu profond et, en même temps, on dirait qu’il fait froid. La blancheur du phare, l’absence de végétation, les ombres denses contribuent à créer un aspect dramatique. On cherche en vain la silhouette d’un personnage qui viendrait donner un peu de vie à ce paysage mystérieusement désert. Pour moi, ce « phare sur la colline » est une scène de désolation. Chez Hopper, j’aime beaucoup ce côté « temps suspendu » dans ses toiles, il n’y a ni passé, ni avenir, on est ailleurs. »

 

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« Office at Night » (1940, huile sur toile). Commentaire de Philippe Djian : « On le voit encore ici, Edward Hopper ne cherche pas à être un peintre décoratif. Le grand mur blanc paraît désespérément vide, il n’y a ni photo ni tableau. En fermant à demi les yeux, je distingue deux ensembles géométriques qui composent un motif géométrique réduit à deux couleurs, la surface blancje du mur se découpant face aux masses plus sombres du monilier et des personnages. Il n’y a aucune ligne horizontale et, hors les verticales, toutes les autres sont des diagonales. Bien qu’il fasse nui, la lumière ne surgit d’aucune source dans la pièce. L’apparente quiétude de la scène est contrebalancée par une impression d’angoisse, de menace qui plane. Pour moi, cette menace invisible pèse toujours sur l’univers du peintre. Je ne connais pas vraiment sa vie. Mais ce type devait être inquiet, non ? »

 

Hopper vu par Djian

 

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Djian, le roman façon crash-test (Didier Jacob, Le Nouvel Observateur, 22/08/12)

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A part l’amputation des deux guiboles, on ne voit pas quelle nouvelle catastrophe pourrait surgir dans la vie de Michèle, l’héroïne du roman le plus almodovarien de Philippe Djian. C’est qu’elle est déjà soumise à rude épreuve: divorcée, un enfant, elle vit non loin de Paris, et couche avec le mari de sa meilleure amie, qui est aussi sa partenaire (Michèle lit des scénarios pour Anna, la patronne d’AB Productions).

Tout ne se passerait pas si mal si Michèle n’était un jour violemment agressée à son domicile. Ainsi va l’art romanesque de Djian: un crash test qu’il fait subir avec délectation à son personnage principal, lequel, comme une voiture coréenne, n’est mis sur le marché qu’après avoir passé un très mauvais quart d’heure.

Elle s’en remet plutôt bien, mais les ennuis continuent. Richard (son ex) la harcèle avec un scénario qu’il veut lui placer. Elle conserve cependant une sorte de tendresse pour lui, en souvenir de leur première rencontre: il s’était montré fair-play en cassant la gueule au type qui lui avait lancé un steak au visage.

Quoi d’autre? Patrick, le nouveau voisin de Michèle, lui propose son amitié, et plus, si affinités. Elle finit par le trouver à son goût, reconnaissant avec autant d’horreur que de fascination que son violeur se cache en lui. Il remet ça, d’ailleurs. Une fois, deux fois. Il est Jekyll, il est Hyde. Elle aime l’un des deux, mais lequel?

On ignore quelle énergie secrète emmène l’écriture de Djian, presque indépendamment de sa personne, vers des noirceurs toujours renouvelées, comme s’il craignait d’être fade, de n’en jamais faire assez. Comme un équilibriste se lançant tous les matins, devant la glace, de plus grands défis, il surenchérit dans le malheur, pimentant une situation déjà critique en donnant à Michèle des parents catastrophiques: on apprend ainsi que son père, d’ailleurs en tôle et sur le point de mourir, a massacré des enfants, quand elle était plus jeune, dans un Club Mickey du Sud-Ouest, condamnant Michèle, par son geste, à vivre pour toujours dans l’opprobre et la suspicion.

On aurait tort de croire, cependant, que Djian a perdu son humour dévastateur. Il fait encore mouche, de page en page, au détour d’un paragraphe, dans une de ses tournures ultra-excitantes dont il a le secret. Allez-y voir. Mais avec un fort remontant et, pour Michèle, quelques mots tendres et un tube d’Arnigel.

Didier Jacob, Le Nouvel Observateur, 22/08/12

 

 

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Philippe Djian au coeur des ténèbres (Le Nouvel Observateur, 16/06/11)

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Marc vient de perdre son fils Alexandre, 18 ans, dans des circonstances atroces: il s’est tiré une balle dans la tête au cours d’une petite réception donnée par les voisins à l’approche de Noël. Alors qu’il tente vainement de s’en remettre, noyant son chagrin dans l’alcool et dans la drogue, Marc décide d’héberger une fille qu’il a ramassée dans le métro, alors qu’elle présentait tous les symptômes d’un coma éthylique avancé. Gloria n’est d’ailleurs pas une inconnue: c’était la petite amie d’Alexandre. Hasard? Les meilleurs amis de Marc, Anne et Michel, voient d’un mauvais œil l’irruption de la jeune beauté froide dans le trio qu’ils forment. Mais il est trop tard pour reculer. Gloria a-t-elle atterri chez Marc pour lui faire payer la mort d’Alexandre, dont il ne s’était guère occupé? Mais pourquoi est-elle, alors, sauvagement violée, et laissée pour morte, non loin de la maison de Marc qui, croyant voir en Michel un coupable plausible, va s’aventurer trop loin dans une chasse à l’homme qui aura surtout pour lui le sale goût d’une descente aux enfers? Au-delà de ces destins malmenés, Philippe Djian jette, au fil d’un roman oscillant sans cesse entre ironie et noirceur, un regard consterné, lucide et compatissant sur notre société, partagée entre jeunes gens perdus et adultes dévoyés.

 

«Vengeances» est un livre terrible. Désillusionné ?

Désillusionné sûrement, mais apaisé aussi. Je ne voulais pas écrire un roman misérabiliste.

Le monde que vous décrivez est quand même terrifiant.

Le ciel est sombre, c’est vrai. Ou plutôt orageux. Quand il se déchire, il y a des lumières. Ce n’est jamais complètement noir. Mais je reconnais que, plus ça va, plus on voit de la souffrance, du stress, des désirs inassouvis. Il n’y a que ça autour de moi. Et pourtant, chacun continue de faire comme si. Les gens continuent d’aller voter, de partir en vacances. Ca me semble dingue. Les gens ne voient pas dans quoi ils vivent. Ils partent quand même en week-end, les trains et les avions sont pleins.

Vous n’avez pas l’impression de faire partie de ce monde-là?

J’ai toujours pensé que j’étais un peu à l’extérieur. Je n’ai jamais eu de patron. Ma position d’écrivain m’a permis de vivre comme ça. On a passé avec ma famille une douzaine d’années à l’étranger, presque quinze ans. On a longtemps habité ailleurs. Donc je ne suis pas en train de me plaindre, même si je vois que c’est difficile. Ma vie est plutôt agréable, je vis la moitié de l’année à Biarritz, je ne vais pas raconter que ma vie est terrible. Mais je sens que c’est dur autour de moi.

Est-ce que le travail de l’écrivain, quand tout va mal, n’est pas un peu dérisoire?

C’est vrai qu’il y a un paradoxe à chercher à obtenir une certaine pureté de la langue pour décrire un monde chaotique. Mais c’est mon travail. J’y crois absolument. Quand je parle de pureté de la langue, ce n’est pas une métaphore. C’est vraiment ce qui m’obsède quand j’écris. Les gens ne me comprennent pas toujours. Certains vont, je le sais, trouver le livre génial ou à chier quand il va sortir. Ca a toujours été comme ça. Il y a une part de jeu. Mais moi, je sais que je ne joue pas.

Vous n’êtes pas tenté de vous impliquer davantage dans la vie politique? Ne serait-ce que pour dire aux gens : arrêtez-vous, regardez le monde dans lequel vous vivez et faites quelque chose pour que ça change?

A une époque je défendais beaucoup une certaine idée de l’Europe. J’avais envie de dire aux plus jeunes générations que s’il y avait un avenir pour elles, il était là. Dans cette richesse, cette diversité. Mais l’Europe est tellement en panne. Même cette affaire DSK. C’est si dérisoire en regard des vrais problèmes qui se posent, et pourtant on ne parle que de ça. Je trouve ça incroyable. Alors qu’est-ce qu’on doit faire, nous, écrivains, par rapport à cette affaire et à tout le reste? Eh bien je trouve qu’à notre petit niveau, travailler sur la langue, sur l’outil de communication qui va nous permettre de comprendre ce qui arrive, c’est d’une importance énorme. Comme les médecins qui soignent ou les professeurs qui éduquent. Ca paraît idiot mais, en travaillant sur la langue, j’ai l’impression d’œuvrer pour une société un peu meilleure. Ca, j’y crois profondément.

Dans le livre, vous décrivez une jeunesse livrée à elle-même, vraiment perdue. C’est un constant terrifiant…

Ils ne savent pas où ils en sont. Ils ne savent même pas ce pour quoi ils devraient se battre. La seule chose qui fait qu’ils se retrouvent, c’est l’alcool. Je le vois, quand je suis à Bayonne par exemple. Tout le monde sait qu’aujourd’hui, l’idée, c’est d’être saoul le plus vite possible. Moi je n’ai jamais fait ça. Pourtant, Dieu sait que je n’étais pas un ange ! Mais quand on arrivait dans une soirée, on buvait un verre, on discutait. Bon, je ne vous dis pas que, au petit matin, on n’était pas un peu faits. Mais on n’a jamais eu l’idée de se casser. J’ai vu des filles comme ça, ma fille en a vues. C’est terrible, comme manière de s’affirmer. Des filles, comme celle que je décris dans le livre, qui déboulent dans le métro ivres mortes à trois heures du matin. Le risque aussi qu’elles prennent. C’est terrible mais ce n’est pas de la mollesse, de l’indécision. C’est presque admirable, dans le désespoir, la radicalité. Il y a des mômes qui se pendent dans des classes. Je n’ai jamais connu ça. En même temps, je me dis qu’il va naître quelque chose de cette violence. Qu’ils vont vouloir sortir de cette vie minable qu’on leur propose. Ca va forcément bouger. C’est pour ça que c’est chaotique. On ne sait pas ce qui va se passer mais il y a des signes avant-coureurs. Comme en Espagne, ce mouvement de protestation un peu flou qui est en train de progresser en Europe.

Quand vous étiez plus jeune, les livres vous ont aidé à vivre ou du moins à y voir plus clair ?

Oui, des gens comme Kerouac, ou Carver, ou Henry Miller ont changé ma vision. J’ai toujours dit, un peu comme une boutade, que c’est Raymond Carver qui m’a appris à traverser la rue. Il y a une part de vrai là-dedans. Ce sont des écrivains qui vous apprennent à vivre. Et c’est ce que j’essaie de faire à mon niveau.

Vous avez le sentiment de vous être embourgeoisé, comme les héros que vous décrivez dans le livre ?

Je ne crois pas qu’on change vraiment. J’ai toujours l’impression d’être le gamin que j’étais quand j’avais envie de traverser l’Atlantique sur un cargo parce que j’avais lu Blaise Cendrars. Je crois que je serais encore capable de le faire. En revanche, la vision qu’ont les gens de moi a certainement évolué. Je lisais un article sur moi ce matin qui disait: «Djian redevient rock and roll comme avant». Je ne sais pas ce que ça veut dire. Des gens rock, j’en connais et même des bons. Des types comme Manoeuvre ou Bizot ou Eudeline. Mais moi non. Je ne suis pas un spécialiste de ça et je serais incapable de traduire cet esprit dans mes livres.

Mais comment expliquez-vous alors que tous ces clichés qui vous ont collé à la peau depuis le début continuent d’être colportés par les gens à longueur de colonnes et probablement ainsi jusqu’à la fin de vos jours ?

Je ne sais pas. Par exemple, les gens disent souvent : Djian vient du polar. Mais je vous donne ma parole d’honneur que j’ai peut-être lu deux polars dans ma vie. Hammett, je sais que c’est bien mais je n’ai pas lu. Je n’ai jamais lu un Simenon, je n’en tire pas gloriole puisque tout le monde s’accorde à trouver ça bien. Mais l’univers noir n’est pas le mien. Je suis plus attiré par les frère Coen. Des faux polars. Ou tel polar de Brautigan où le héros ne sait pas quel type de balle introduire dans son revolver. Je ne sais même pas comment on écrit P 38.

Votre roman est ponctué de petits signes typographiques en forme de mains qui semblent indiquer une voie. Pourquoi ?

On ne peut pas se promener dans la rue sans être assailli de signes qui vous envoient dans toutes sortes de directions. Donc je me suis dit, plutôt que d’écrire «chapitre premier», ce qui me fait m’endormir aussitôt, je pourrais donner au récit ces petites impulsions visuelles. Comme des flèches, comme s’il y avait pas mal de chemins possibles et que j’indiquais lequel suivre. Quand j’ai fait lire le roman chez Gallimard, il y avait ça, il y avait aussi, dans les petites expérimentations, l’alternance entre le «je» et le «il». Ils ont paniqué. Donc j’ai un peu éclairci les choses, parce que ce qui m’intéresse, c’est d’écrire pour le plus grand nombre.

On a l’impression, d’ailleurs, que vos romans peuvent se lire de deux manières, et être à la fois appréciés pour leur histoire par le très grand public et pour leur style par un public plus littéraire.

C’est exactement ce que j’essaie de faire. Quand je lis «American Psycho», je vois aussi deux niveaux de lecture. Et Carver également. L’alternance du «je» et du «il» est venu d’un truc tout bête; c’est Kate Barry, dans le documentaire qu’elle a tourné sur moi, qui m’a dit qu’elle avait pris deux caméras parce que c’était plus confortable. Et je me suis dit: dans la fiction aussi. Changer d’axe, naviguer de l’un à l’autre, c’est l’idéal pour un romancier. Que va penser Yann Moix de tout ça?

Il va probablement détester, et c’est en tout cas ce qu’on vous souhaite. Dans le roman, vous portez également un regard très drôle sur le métier de peintre, que vous connaissez au travers de votre femme Année. Pourquoi vous voit-on si peu avec elle ? Pourquoi êtes-vous si discret sur votre vie privée ?

On ne veut pas se donner en pâture. Qu’est-ce que je peux dire? Ca fait 40 ans qu’on vit ensemble. Et ça continue, et on est bien. Même si tout n’est pas forcément merveilleux. Mais les gens ne peuvent pas comprendre. Ce qui se passe entre deux êtres ne peut être compris que par eux. On a traversé des épreuves. Parfois c’est sombre, parfois c’est lumineux. C’est dans l’ordre des choses. Mais c’est vrai que les gens ont une image de moi qui ne colle pas à ce qui s’est réellement passé dans ma vie. Au début, les gens m’associaient aux soirées, avec le sexe, les filles, le rock, l’alcool, la drogue. Mais Année était déjà là. On s’est rencontrés, j’avais 25 ans. J’avais un peu vécu avant, mais toutes ces choses-là, c’est ensemble qu’on les a vécues. Je vois bien, quand je rencontre des lectrices notamment, qu’elles me regardent comme si j’étais un homme à femmes. Elles se trompent ! Une autre raison à notre discrétion à tous les deux, c’est que j’ai toujours admiré des gens comme Salinger ou Pynchon, des gens qui se cachent. C’est ça que je voulais. Que les gens s’intéressent éventuellement à moi pour mon travail.

Vous avez eu récemment un projet de label. Où en êtes-vous ?

A l’origine, c’est Patrick Selznic, de «Naïve», qui est venu me chercher. Il voulait que je crée en effet un label. L’idée était d’aller découvrir les choses là où elles se passent. Je suis parti aux Etats-Unis, à Los Angeles, j’ai vu des musiciens mexicains à Venice qui descendaient dans la rue, des blancs les rejoignaient, ça faisait une nouvelle musique qui mettra peut-être six mois pour arriver à New York et un an pour arriver jusqu’à nous. C’est ça qui m’intéressait. Mais finalement Selznic n’a pas trouvé l’argent parce que la Caisse des dépôts a refusé de recapitaliser sa boîte pour des raisons politiques que je ne veux pas connaître. J’avais perdu six mois. J’ai donc eu l’idée d’éditer une grosse revue un peu comme la revue anglaise «The Idler». Ca serait appelé «Walden», en hommage à Thoreau. J’en ai parlé à Antoine Gallimard et il m’a donné carte blanche pour la NRF d’avril 2012. Donc on va voir. Je demanderais peut-être quelque chose à Jean-Philippe Toussaint qui a envie en ce moment de choses plus expérimentales; ou à Houellebecq. Ou à Echenoz, ou à Sophie Calle, ou à Greil Marcus. Ce sont tous des amis. Je sens que je pourrai remuer pas mal de gens pour faire quelque chose de drôle. Mais j’aimerais bien qu’on mettre un DVD, qu’il y ait de la couleur. Evidemment ils s’affolent un peu parce qu’ils se demandent combien ça va coûter… Au fond l’idée est toujours un peu la même. Œuvrer pour que les choses aillent mieux et que les gens aient autre chose à se mettre sous la dent que les trucs qu’on voit à la télé. Moi, je n’arrive même plus à la regarder. Oui, c’est ça. Essayons de rendre ce monde un peu meilleur. Un plus lumineux et un peu plus clair.

 

Didier Jacob, Rebuts de presse (Le Nouvel Observateur, 16/06/11)

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« Quand je travaillais au sous-sol… », par Philippe Djian (Le Nouvel Obs, 03/02/11)

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La maison Gallimard  fête ses 100 ans.
Pour son bicentenaire, je ne serai pas là. Le monde  aura changé.
Quelques formes apparaîtront dans la brume. Quelques rocs 
insubmersibles qui auront traversé le brouillard et se dresseront devant
  nous, absolument intacts. Splendides.

Lorsque j’évoque la maison Gallimard
avec mon agent Andrew Wylie, celui-ci en revient toujours à cet effet 
de subjugation qu’elle produit sur lui, qui le saisit rien que d’y 
penser, me déclarant aussitôt qu’il n’y a pas d’équivalent au monde, 
qu’elle est la maison d’édition, qu’aucune autre ne brille d’un
  tel éclat, ne suscite autant d’admiration, ne jouit d’un tel prestige.
  Je suis d’accord. J’acquiesce. Dans les années 1990, un dimanche,
Louise  Bourgeois m’avait ouvert les portes de sa maison, sans me
connaître,  simplement parce que j’étais publié dans la Blanche(*). Andrew
n’est pas  étonné. Les plus gros éditeurs de la planète, les américains
et les  autres, et même les japonais, soupire-t-il, en sont dingues, et
chacun  d’eux donnerait un bras pour avoir cette aura – c’est comme ça,
c’est un  fait, et la place n’est pas à prendre.

Lorsque j’avais 14 ou 15 ans
et que je travaillais au magasin – le plus souvent au sous-sol, 
empaquetant des livres pour Morand, Queneau et tutti quanti -, j’étais 
loin d’imaginer que les étages, au-dessus de ma tête, grimpaient 
jusqu’au ciel – je commençais juste à lire.

Ph.D.

(*) Premier titre paru chez Gallimard : Sotos, en 1993.

Le Nouvel Observateur, 3 février 2011

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« Incidences », par Didier Jacob (Le Nouvel Obs)

* Rebuts de Presse, Didier Jacob, 11 février 2010

Le monde selon Djian

Dans «Incidences» (Gallimard, 230 p., 17,90 euros), l’écrivain raconte les frasques sexuelles d’un professeur de littérature appliquée. Ames prudes, s’abstenir !

philippe_djian-404x500[1].jpgMarc, 53 ans, rentre chez lui au volant de sa Fiat 500 qui pétarade dans les lacets (problème de pot). A sa droite, une jeune étudiante aussi bourrée que lui, Barbara. Marc donne des cours de creative writing à l’université. Et Barbara n’est pas la première fille à rêver d’être Faulkner, ni à obtenir de Marc, au cours d’une soirée agréable, qu’il lui donne un petit coup de main dans ce domaine. Marc habite avec sa sœur, Marianne, près de la frontière suisse. Marc et Marianne ont été, semble-t-il, martyrisés par leurs parents quand ils étaient petits. Djian reste flou sur ce passé d’horreur, évoquant seulement quelques séances atroces. Toujours est-il que le frère et la sœur ne s’en sont sortis que parce qu’ils étaient deux: se consolant l’un l’autre, se caressant, faisant l’amour à l’occasion pour ne former plus qu’un. Depuis combien d’années n’ont-ils plus couché ensemble? A en juger par la jalousie qui les anime toujours, on jurerait que le feu, entre eux, n’a pas fini de couver.

Mais Marc est un charmeur. Elles tombent toutes, à ce qu’il paraît. Comme cette Barbara, qu’il ramène chez lui à pas d’heure, ivre morte et probablement incapable d’accomplir quelque galipette que ce soit. Ou comme cette Annie qui, avec sa poitrine affolante, se coltinerait bien tout Brecht si elle pouvait finir au lit avec lui. Marc y voit comme un bonus, mais prend garde de ne pas éveiller les soupçons de Richard Olso, le chef du département de français qui verrait d’un sale œil qu’un prof soit pris la main dans le slip d’une étudiante. C’est alors que Myriam, la belle-mère de Barbara (du moins le croit-il encore), entre en scène. Les voici tous les deux transformés en bombes H du désir humain, créatures littéralement possédées l’une par l’autre, se sautant dessus dans des positions déconseillées par tous les ostéopathes de la Terre, parce qu’effectuées dans des endroits impossibles (la Fiat 500, donc, ou les sanitaires du campus).

On s’en voudrait de trahir tous les petits secrets du dernier roman de Philippe Djian: il vous suffit de savoir que ce roman, d’une drôlerie parfois irrésistible, sombre cependant, raide comme si, non pas un livre, «Incidences» était votre dernière tequila, vous réveillerait un mort. Mais qui peut en douter? Dans tous les compartiments de la fiction, et notamment dans le style, ses images, ses lenteurs, la puissance que l’auteur a sous le capot, comme un impressionnant bolide dont il préfèrerait faire rugir la seconde plutôt que de laisser partir la bête, Djian n’a pas son pareil. Oui, c’est aujourd’hui le meilleur.

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