« Aimeriez-vous vivre en enfer ? », par Ph. Djian (Le Monde, 19/05/11)

Philippe Djian signe un texte traitant de l’humour (publié dans le journal Le Monde) à l’occasion des Assises Internationales du roman, se déroulant à Lyon du 23 au 29 mai 2011. L’écrivain participera à une table ronde le mercredi 25 mai à 21 h.

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 » Avant tout, précisons une chose : il n’y a rien de facile pour un romancier. Aucun maniement de quoi que ce soit n’est aisé dans ce domaine, chaque phrase est un poids à soulever, une énigme à résoudre, une vie à mettre au monde, et les forces à invoquer pour sauver ce qui peut être sauvé ne sont pas si nombreuses. L’humour en est une. Au même titre que l’horreur de soi ou la poésie. On pourrait parler de la poésie durant des heures.

En fait, la question est : « Aimeriez-vous vivre en enfer ? » Car il se pourrait très bien que le manque d’humour fût fatal ou pour le moins extrêmement pénible pour les nerfs – mais qui serait assez bête pour acheter un roman sans humour, qui aurait envie de perdre son temps, de téter une bouteille vide ?

La poésie est si difficile que cette seule idée fait frémir. L’humour suit d’assez près. Des générations d’écrivains se sont arraché les cheveux devant sa porte, ont battu le pavé jour et nuit, mais n’entre pas qui veut dans son royaume et sans doute est-ce là une terrible et profonde injustice – à laquelle nul ne peut remédier. L’humour ne s’apprend pas, ne se cultive pas, ne se décide pas. Or un écrivain sans humour est un musicien sans oreille, qui se contenterait de jouer les notes, ignorant qu’il manque à son travail l’essentiel, à savoir l’humilité, le goût du jeu, la finesse, la distance.

Un homme sans humour ne vaut pas mieux. Un homme sans humour pourrait être l’incarnation du Mal – car il s’agit bien de suffisance, de raideur, d’inertie, de pâleur, d’étroitesse d’esprit, etc. Qui peut encore douter des raisons qui mènent le monde à son évanouissement, qui font planer le spectre d’un mortel ennui au-dessus de nos têtes ?

Sans l’humour, nous serions écrasés. Les choses n’auraient qu’une seule face. Nous ne serions pas des créatures de Dieu. (…)

Pour en revenir à la littérature, je ne suis pas tout à fait persuadé que l’humour soit d’une grande utilité pour le récit lui-même – à l’aune duquel il serait une sorte de révélateur, un outil d’expansion miraculeux, un guide qui nous conduirait sur des versants cachés mais baignés d’une lumière céleste, insoupçonnée. En revanche, il nous apprend beaucoup sur l’auteur, sur sa capacité à percevoir le monde, à choisir l’angle de vision le mieux adapté, le plus aiguisé, à effectuer ce fin et salutaire décalage qui ragaillardit le lecteur que nous sommes avant tout, et c’est là l’essentiel. (…) « 

Philippe Djian, Le monde des Livres, 19 mai 2011

 

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« Etre de parfaits chasseurs », par Philippe Djian

ll n’y a aucune raison pour que la littérature soit ancrée dans son époque. Vraiment aucune. A quoi cela servirait-il ? Quel besoin avons-nous d’une littérature en phase ? Dire le monde ? Comprendre le monde ? Avoir une vision nette, claire, ajustée ? Quel besoin – si ce n’est celui de traverser la rue, respirer, vaquer à ses occupations. Franchement, quel intérêt ?

J’ai quelquefois senti que l’on me prenait la main comme si j’étais un aveugle. Par exemple, Raymond Carver m’a appris comment traverser la rue – comment je devais m’y prendre, comment être attentif, comment réagir, comment avoir confiance. Il me suffisait d’entendre sa voix, son intonation, et mes yeux s’ouvraient, mon esprit s’ouvrait, mon corps se mettait en marche.

Si vous êtes un écrivain, et qui plus est un jeune écrivain, je ne vous conseille pas d’écrire sur la guerre de 14, ni sur la seconde, ni même sur les vies de vos pères. Je vous conseille de regarder autour de vous et ainsi de vous rendre utile – des tranchées vous sortirez muet, impuissant, vaincu, stupide. Non que les affres et les aventures de nos ancêtres soient indignes d’intérêt, pauvres d’enseignement, etc. Mais quel est votre but, au juste ? Quelle tâche vous assignez-vous ? Comment comptez-vous apporter votre pierre à l’édifice ?

Ne craignez pas de placer la barre très haut. Ne craignez pas de vous attaquer à une montagne. Ne vous mésestimez pas, soyez lumineux. Soyez de parfaits chasseurs.

J’écris ces quelques mots sur l’île Saint-Pierre, dans la chambre de Jean-Jacques Rousseau, et je ne sens rien, je ne perçois rien. De la fenêtre, j’observe un homme qui taille et débroussaille, et je vois très clairement le travail qu’il faut accomplir, le travail énorme et méticuleux que l’on doit fournir pour l’entretien de la végétation touffue qui borde la rive – nous avons débarqué sur un engin propulsé par deux moteurs Mercury de 150 CV qui empestaient l’essence et l’un de nous a évoqué le décalage entre les deux époques, ce qui reste et ce qui s’est enfui ou s’est volatilisé dans les airs, ce qui doit sans cesse être reconstitué, ce qui ne sert plus à rien.

Il y a une vibration, il y a une fréquence, une rumeur, une empreinte spécifique à une époque et la saisir au vol est un tour de force – j’entends la hache qui s’abat, le moteur d’un avion, le craquement du bois mort, une radio en provenance de la cuisine, le feu ronflant dans les feuilles mortes, et l’homme se redresse et s’éponge le front en considérant son ouvrage tandis que mon téléphone vibre dans ma poche, que l’Europe s’enfonce dans la crise, que les lacrymogènes volent dans tous les sens, que les banques explosent leurs bénéfices au mépris de la détresse générale. Si l’on ne capte pas tout, on ne capte rien et si ce tout ne tient pas dans la phrase, le tableau entier s’écroule.

Ici et maintenant est un produit radioactif destiné à envahir l’organisme. Tourner la tête, l’ignorer, lutter contre les mutations, etc., s’avère non seulement vain, dérisoire, mais d’une drôlerie irrésistible

Philippe Djian (Le Monde des livres, Spécial Salon du Livre, 25/03/10)

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« Incidences », de Philippe Djian (Le Monde)

« Incidences », de Philippe Djian (Le Monde des Livres, 18/03/10)

C’est un diable, Philippe Djian. Un écrivain qui vous attrape sans que vous l’ayez forcément décidé, qui vous retient même quand il vous agace et finit par vous ravir presque à votre corps défendant. Le genre d’auteur – ils ne sont pas si nombreux – dont le timbre, sans cesse sonore et stimulant, s’accroche à votre oreille y compris quand le texte s’affaiblit ou se dépressurise. Curieux mélange, mais extrêmement savoureux. Et très efficace, comme le montre Incidences, son dernier roman. A partir d’une histoire où le banal et l’extravagant vont bras dessus, bras dessous, Djian nous embarque dans un récit plein d’humour et d’hémoglobine, dont le héros n’est pas précisément le genre d’homme à qui vous confieriez votre fille.

C’est-à-dire, si vous saviez à quoi vous en tenir… ce que le lecteur, lui, va mettre un certain temps à deviner. Avec Marc, quinquagénaire séduisant et responsable d’un atelier d’écriture dans une institution quelconque, Philippe Djian retrouve un profil qui lui est familier : l’écrivain ou du moins l’homme de lettres, figure qui apparaissait déjà dans de précédents romans, notamment Impuretés ou Impardonnables (Gallimard, 2005 et 2009). Là, il s’agit plutôt d’un romancier raté, un type qui enseigne aux autres « tous les trucs et toutes les ficelles » du métier, sans avoir « la grâce » nécessaire pour les appliquer lui-même. A priori, pas de quoi traumatiser les mères de famille.

Sauf que bien sûr, dès les premières pages, cet individu si sympathique éveille les soupçons. D’abord, il y a cette manie de fumer partout et en toutes circonstances, qui équivaut de nos jours à une sorte de crime permanent, perpétré à petit feu. « Bientôt, on le trouverait fumant dans une église ou dans un hôpital ou dans les couloirs d’un sanatorium », se gausse Philippe Djian, lui-même ancien fumeur en pénitence. Ensuite, il y a tous ces morts qui jalonnent sa route. L’affaire est dévoilée très progressivement, l’air de rien. De petits indices, de gros soupçons, des scènes explicites, mais pas de tragique, même quand le sang coule très rouge ou quand des corps dévalent dans des abîmes, tout au fond des bois : le récit ne s’écarte jamais (ou presque) d’un registre dominé par l’humour et une forme de légèreté. Le passé de Marc et de sa soeur Marianne, les relations troubles qui les unissent et la manière dont le professeur envisage ses relations avec le reste du monde, tout est traité sur le même mode ironique ou faussement candide.

Zones d’ombre et angles morts L’auteur possède une science très sûre de la construction, qui lui permet d’enchaîner les scènes et les dialogues avec un grand naturel, en ménageant des ellipses calquées sur les zones d’ombres de son personnage et même ses angles morts : Marc est un homme immature, qui ne peut regarder en face la signification de ses actes. L’écriture est parfois désinvolte (des clichés, des redondances, quelques phrases que l’on dirait de pur remplissage) et pourtant toujours vivante, prenante, pleine d’allégresse. Convaincu qu’il faut « adapter sa langue à son époque », Philippe Djian dit avoir l’impression de « donner sa liberté à une phrase », au moment où il l’écrit.

Dans le café parisien où il a fixé le rendez-vous, près du Luxembourg, l’écrivain parle avec chaleur de cet instant délicieux où la phrase « devient vivante », lorsqu’elle acquiert, dit-il, « la rondeur, le rythme qui me plaisent ». Issu d’une famille où les livres tenaient sur une seule étagère, Philippe Djian a découvert l’écriture au contact d’un camarade de 4e, avec lequel il échangeait des correspondances. De cette passion enfantine, il a gardé une forme de fraîcheur et de plaisir qui se sentent dans ses livres. « Les histoires sortent de moi sans que je sache pourquoi. Je suis juste là pour regarder comment ça se passe et contrôler un peu. » D’où, peut-être, la manière dont les dialogues s’enchaînent : beaucoup de naturel, une impression d’y « être » vraiment, dont le réalisme se double d’un certain manque de concision. Comme si, à vouloir coller au phrasé de son époque, Djian collait aussi à ce relâchement qui n’en est pas le plus réjouissant symptôme. N’importe, on se laisse faire, d’autant que l’histoire de Marc n’est évidemment pas aussi pleine d’humour qu’on pourrait le croire, c’est même le contraire. Il y a, cachée derrière sa drôlerie de façade, une part extraordinairement sombre, maudite, qui intrigue et retient jusqu’à la fin.

Raphaëlle Rérolle

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« J.D. Salinger, une extraordinaire lumière », par Philippe Djian

J. D. Salinger, une extraordinaire lumière

Bill Walton. Le géant qui jouait pour les Celtics. J’avais loué sa maison à Cambridge, Massachusetts. Très bien, très belle maison. Sauf que les lavabos m’arrivaient au milieu de la poitrine. Je devais également monter sur un truc pour me raser.
Il avait des mains énormes : un ballon de basket tenait dans sa paume comme une balle de ping-pong dans la mienne, ce genre de proportion. Et un soir, il me la plaqua sur l’épaule – je crus que le plafond s’écroulait – et il me fit : « Salinger ? Tu veux dire Jerome David ? Celui de L’Attrape-Cœurs ? » J’acquiesçai. Nous étions assis sur la véranda, guettant un raton laveur, son ombre de géant et la mienne toute petite, la bestiole nous ayant déjà ravagé deux poubelles. « Si tu veux, me dit-il, je vais l’appeler. Je vais l’appeler, okay ? »
M’étranglant, je vaporisai, dans un spasme, la moitié de mon Pepsi. Bill me donna quelques tapes dans le dos tandis que mes yeux s’emplissaient de larmes. Et c’est ainsi que l’histoire a commencé. Par une nuit de pleine lune, non loin d’Harvard Square – la chasse au raton laveur était ouverte et Bill voulait corriger ce fils de pute.
Donc, retrouvant mes esprits, je suppliai Bill de ne pas appeler Jerome David Salinger, de ne pas déranger J. D. Salinger, car cet homme, ce magnifique écrivain, ne voulait plus voir personne depuis belle lurette, si bien que pour ma part j’aurais préféré mourir plutôt que…
Bill composa le numéro de téléphone sous mes yeux. Je lâchai un hoquet.
Depuis que son genou était niqué, Bill passait souvent à la maison pour voir si tout se déroulait correctement, si nous n’avions besoin de rien, si je n’avais pas démoli son antenne satellite ou touché à ses encadrements du Grateful Dead ou abîmé son broyeur.
« Et voilà. Le tour est joué, fit-il. Demain, au Walden Pound. J’apporterai quelques bières. A moins que tu ne veuilles t’en charger.
On prend nos maillots de bain ? » demandai-je.
Au matin, lorsque Bill vint me chercher – il rentrait avec difficulté dans sa Grand Wagoneer blanche et verte – je n’étais pas encore sûr de ne pas m’enfuir au dernier moment.
« A ce point-là ? »
s’étonna Bill, claudiquant à mes côtés, me fournissant ainsi une protection bienvenue contre la lumière directe du soleil qui flamboyait sur la forêt. J’opinai, m’enserrant des bras la poitrine avec force. Je me sentais oppressé. Nous passâmes devant les restes de la cabane de Henry David Thoreau. Le lac Walden miroitait en contrebas.
« Toi, qui est ton héros ? lui demandai-je, tandis que nous dévalions un tapis de feuilles mortes semblable à une coulée de lave. Bon, peu importe. Eh bien pour moi, J. D. Salinger… » Je ne terminai pas ma phrase car nous venions de déboucher au bord de l’eau. Eblouissant.
Eblouissant. Bill me pinça le gras du bras et me désigna un groupe d’une demi-douzaine de pêcheurs à l’oeuvre. Jerome David S. était le dernier en partant de la gauche. Les sapins se balançaient dans l’air doux. Je faillis flancher. Heureusement, j’avais emporté en prévision une pleine gourde de Jack Daniels coupé de Coca.
Les pêcheurs se trouvaient installés dans de grosses bouées, plus grosses que des chambres à air de camions. Certains possédaient une petite télé, d’autres un assortiment de thermos, de timbales, de boîtes à gâteaux. Un système de combinaison de caoutchouc maintenait le bonhomme au sec. Chaque bouée était équipée d’un petit parasol.
Quoi qu’il en soit, je ne pouvais faire un pas de plus. Pas un seul. Mon cœur cognait. J’imaginais que Jerome David allait sortir une arme de son embarcation et nous abattre comme des chiens sur la rive avant même que nous ne l’eussions dérangé, et par avance je lui donnais mille fois raison. J’admirais tellement cet homme.
Je le voyais dodeliner doucement la tête – le casque dont il était affublé me permettait de penser qu’il écoutait de la musique indienne, très en vogue à l’époque. Cet homme était génial.
Il avait effacé ses traces et se cachait sous l’apparence d’un paisible pêcheur à la ligne, lunettes sombres et casquette In-Fisherman. Fabuleux. J’étais estomaqué par tant de matière romanesque derrière laquelle flottait une longue rangée de sapins, celle-là même qu’avait contemplée Henry David Thoreau en posant son sac le 4 juillet 1845 avec l’intention d’aller piquer une tête dans le lac Walden – où déjà devaient frétiller de beaux poissons.
« J’y crois pas. T’as la pétoche ? »
ricana Bill.
« La pétoche de quoi, imbécile ? » répondis-je tandis qu’une extraordinaire lumière irradiait du point précis où se trouvait J. D. un instant plus tôt, bleutée, aveuglante, stridente, et qu’il s’élevait au-dessus des sapins par la seule force de son esprit. Epatant. Absolument génial.

Ce texte est paru initialement dans le journal Le Monde, (11/08/06)

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Pornographie, par Philippe Djian

31 écrivains face à la haine

Pornographie

« Je pense avant tout aux enfants. Et quant au spectacle qui nous est donné – et pas seulement en France -, j’estime qu’en matière de pornographie, autant leur en donner de la bonne.
Irène me rejoint dans la salle de bains. elle vient de préparer le repas du soir et son front est encore luisant et elle ne semble pas apprécier d’avoir à s’occuper de moi, mais je fais partie de son boulot et elle me considère un instant en silence.
j
e suis assis nu, dans la baignoire et dehors, l’orage assombrit le ciel filandreux et je la sens nerveuse, enveloppée comme un saucisson dans sa blouse à carreaux que ses aisselles ont détrempée.
puis elle se déboutonne avec un sourire mou et jusque-là, tout est normal. elle se met toujours en petite tenue pour me donner mon bain. mais voilà qu’elle grimpe dans la baignoire et me fait face avec ce sourire bizarre. 
 » retire ma culotte !  » me dit-elle.
j’obéis et elle cale ses mollets sur les rebords de la baignoire et elle soulève son bassin, braque son machin poisseux – dont je perçois aussitôt la forte odeur d’urine – dans ma direction et puis elle se met à me pisser dessus.
elle m’arrose copieusement et d’abord en pleine poitrine et puis les bras et les jambes et ensuite le visage et j’en ai le souffle coupé.
quand elle a fini, je me mets debout et la douche à mon tour et je lui pisse à la figure et j’essaie de viser sa bouche et elle passe sa langue sur ses lèvres, les yeux fermés et se frotte les bras, les nichons et le ventre et je secoue les dernières gouttes sur son nez. »

Ce texte est paru initialement dans le journal Le Monde, (28/03/1998)

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