« Philippe Djian, purement rock’n’roll » (Raphaëlle Leyris, Le Monde des livres, 11/10/13)

"Philippe Djian, purement rock'n'roll"« Mais comment oses-tu… » C’est le titre d’une chanson, celle sur laquelle s’ouvre Love Song ; la dernière création du narrateur, Daniel, star quinquagénaire du rock, équivalent européen de Leonard Cohen, auquel sa maison de disques réclame des titres plus commerciaux. Avec ces paroles, on jurerait que Philippe Djian Lire la suite

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« Nom de Djian ! », par Raphaëlle Leyris (Le Monde des livres, 30/08/12)

Le Monde des livres, 30/08/12

 

Paris, fin août, il ne connaît pas. L’agitation, les embouteillages, alors que l’été s’étire encore, ça surprend Philippe Djian, tout juste arrivé de Biarritz, où il vit la moitié de l’année. Grande première dans une carrière longue de trente ans : il fait paraître un roman à la rentrée littéraire. Une idée d’Antoine Gallimard, explique-t-il, qui l’a averti : « Ne compte pas sur le Goncourt. » Il n’y compte pas. D’ailleurs, il dit : « Quand j’ai commencé à écrire, c’était un peu contre cette littérature récompensée par des bons points. » Sur le fond, il n’a pas bougé.

Mais, à 63 ans, celui qui n’a mis ni ses jeans ni ses vestes de cuir au placard pense qu' »être à l’intérieur du système est plus efficace pour le faire évoluer », et que ses critiques contre l’académisme (avec les écrivains Marc Lambron et Angelo Rinaldi en têtes de Turcs officielles) sont plus audibles s’il ne joue pas les reclus. Les mutations du système, selon lui, passent par des changements progressifs. Comme celui qu’il a impulsé chez Gallimard pour le titre de « Oh… », exigeant que, sur la couverture, les guillemets français («») soient remplacés par des guillemets anglais («  »), « plus légers ». Philippe Djian dit en rigolant : « C’est à coups de petites révolutions qu’on avance. » Au-delà de ce réformisme typographique, il est frappant que Djian, obsessionnel de la langue et du son, ait choisi pour titre de roman une interjection. Pour cette raison, nous avons voulu lui proposer une conversation autour d’une poignée d’entre elles. »Oh… » « Ce n’est pas de l’étonnement, c’est plutôt quelque chose de susurré, un « oh » dubitatif, une réponse qui ne veut pas en être une », explique-t-il. Il s’agit de la dernière réplique du livre. « Le titre est venu très vite, comme ça, alors que, souvent, je tourne longtemps autour. A force de proposer des titres courts, je vais avoir du mal à faire mieux – d’autant que cette année, Jean Echenoz, un auteur que j’adore, m’a damé le pion pour la prochaine fois, avec son 14 (à paraître chez Minuit en octobre). »

Chiche ! Se couler dans la voix d’une femme, tout au long d’un roman, était-ce un défi ? Ça a débuté comme ça : avec l’incipit, « Je me suis sans doute éraflé la joue », inspiré par le roman Personnages désespérés, de Paula Fox (Losfeld, 2004), qui s’ouvre sur une griffure de chat. « Une fois que je tenais cette phrase, je me suis dit que cette idée de s’érafler ne sonnait pas très masculin. De là, je me suis demandé ce qui était arrivé à cette femme. » Le reste en a découlé. Philippe Djian ajoute : « J’étais bien, dans la pensée et la voix de Michèle. On m’a d’ailleurs fait remarquer que les mecs de mon livre étaient tous des minables. » Effectivement, entre le violeur, l’ex-mari colérique et sans talent, l’amant veule, le fils capricieux et médiocre… « Dans l’ensemble, il est rare que je me sente bien en compagnie des hommes. »

Badaboum ! Catastrophes en série ! « Oh… » commence juste après un viol. Après, il va y avoir des morts, des révélations, des histoires de famille compliquées à la chaîne… Philippe Djian charge la barque de son héroïne, lui qui répète pourtant, après Céline, que les histoires, on s’en moque, « il y en a plein les journaux », et que seule vaut la langue. « D’abord, je me fiche que mes livres soient vraisemblables. Mon objectif était d’écrire un conte cruel. » Ensuite, il pense que, pour faire résonner la voix d’un personnage, il faut « qu’il soit mis dans une situation où il peut se révéler ». Alors oui, Michèle a beaucoup de problèmes en même temps. « Mais dans la vie, on en rencontre plein, des gens qui ont des histoires lourdes. »

Basta ! Djian considère que le livre est derrière lui une fois qu’il l’a terminé et rendu à son éditeur. D’ailleurs, là, quand on lui parle du personnage de Vincent, il demande : « C’est lequel, déjà ? » (le fils de Michèle). Il peut confondre les intrigues de ses précédents livres, mélanger les personnages, mais il explique : « Etait-ce dans Vengeances ? (oui) En tout cas, j’ai eu pour héros un artiste dont les toiles s’effritaient et tombaient en lambeaux. Cette idée me plaît assez, j’aime penser que les choses ne sont pas gravées dans le marbre. » Cela ne l’empêche pas de donner « le meilleur de (lui)-même sur chaque phrase » : « Je m’imagine parfois que je pourrais faire une attaque et mourir en écrivant. Il faut que la personne qui me trouvera ne soit pas affligée par le dernier truc que j’aurai jamais écrit. »

Ouah ! C’est l’effet que doit produire, selon lui, un livre. Celui qu’il a ressenti en lisant pour la première fois Céline, Blaise Cendrars, Richard Brautigan… Mais aujourd’hui ? « Je découvre toujours des choses que je trouve géniales, mais ça n’est pas le même bouleversement intérieur. A 63 ans, je suis trop « lourd » pour être bousculé comme à 25. D’autant plus que je lis avec le regard de l’écrivain. Mais donnez-moi Lunar Park, de Bret Easton Ellis (Robert Laffont, 2005) et je tombe à genoux : quelle leçon ! » En revanche, celui qui a pavé le chemin de toute une génération d’auteurs, de Virginie Despentes à Vincent Ravalec, se moque bien de déclencher les vocations : « J’écris pour donner à d’autres ce que la découverte de la littérature m’a offert comme lecteur. »

Clap clap ! Ce son manque à la fin d’une journée d’écrivain : « Personne n’est là pour me dire que j’ai fait du bon boulot. » Depuis deux ans qu’il monte régulièrement sur scène et chante aux côtés de son ami Stéphane Eicher (pour lequel il a commencé à écrire il y a vingt ans), Philippe Djian découvre la griserie « du silence qui précède les applaudissements », la puissance des bravos et de refrains repris en choeur… S’il rappelle qu’il est « venu à la littérature par la musique de Bob Dylan et de Leonard Cohen », il ne confond surtout pas les deux, ni les textes de chansons « avec la poésie ». Il tourne en dérision sa passion récente pour la vie en tournée : « Sous les projecteurs, je ne suis pas à ma place, moi qui admire tellement un écrivain reclus comme Thomas Pynchon… » Très reconnaissant de la « chance » qui lui a été offerte, à 60 ans passés, il murmure sans doute, avant d’entrer sur scène, « Oh my God ! » : c’est son « interjection » préférée.

 

Raphaëlle Leyris, Le Monde des livres, 30/08/12

 

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« Au bout du rouleau » (Le Monde, 08/06/12)

A l’occasion de l’exposition du tapuscrit original de Sur la route de Jack Kerouac au musée des Lettres et manuscrits, Philippe Djian était invité à commenter sa passion pour l’écrivain dans Le Monde des livres (article de Florence Noiville, 8 juin 2012).

 

Au bout du rouleau, Le Monde, 8 juin 2012

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« Djian le puriste », par Virginie Despentes (Le Monde des Livres, 30/06/11)

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Djian le puriste, par Virginie Despentes

 

Philippe Djian est un des rares auteurs contemporains dont on se réclame gratuitement – il n’y a aucun retour d’ascenseur à attendre d’un homme qui n’a même pas pris soin de devenir juré littéraire. Auteur français d’une soixante d’années, publié chez Gallimard, dont on sort les livres autour du printemps. Hors compétition. Reconnu. Et même attaqué. Après trente ans de publication, voilà qui n’est pas donné à tout le monde. Et qui, forcément, valide l’oeuvre.

Djian incarne le puriste du style contemporain, l’opposant aux partisans du roman français de l’Empire, qui imaginent qu’en s’appliquant à bien accorder les temps on devrait finir par s’exprimer avec la grâce de Paul Morand. Il est de ceux qui pensent que le moment n’est plus aux fioritures – qu’on ne peut plus écrire après Raymond Carver, Richard Brautigan et John Fante comme on le faisait avant Hiroshima.

La première phrase de son nouveau roman, Vengeances, plante son décor : « Les plus atteints étaient les plus jeunes, sans nul doute, ceux qui avaient une vingtaine d’années. Environ. Il suffisait de les regarder. Je l’avais réellement compris lors d’une petite réception chez nos voisins, quelques jours avant Noël. Lorsque mon fils de 18 ans, Alexandre, avait médusé, puis terrifié l’assistance en se tirant froidement une balle dans la tête. En s’effondrant sur le buffet. » Ensuite, Marc, le père, s’écroule – assez méthodiquement.

Depuis Ça c’est un baiser (Gallimard, 2002, Folio no 4027), Djian creuse des tombes réservées aux enfants. Les jeunes filles sont retrouvées mortes dans un lit au petit matin, ou noyées, ou étranglées. Pas dans cette tradition de la fiction où l’enfant part jeune, dans un vacarme insupportable. Il s’agit toujours, ici, de disparitions molles. On voit bien qu’au fond tout le monde s’en fout, que ça pourrait continuer, il suffirait d’y mettre un peu du sien. L’absence est d’abord à peine perceptible, puis progressivement tout se condense autour d’elle, jusqu’à ce que toute la réalité s’engouffre dans ce trou béant. Les parents nourrissent des remords. Une culpabilité confuse, hirsute – colérique. Glissée dans les veines la poisse vous glace la peau de l’intérieur.

Avec Philippe Djian, depuis six romans, on avance vers le pire avec une lenteur telle que le mouvement en devient tendre. C’est presque une accolade. Morbide, mais familière. « Le monde se transformait vite. Nous n’avions guère de visibilité. » Chez Kundera, on se demandait pourquoi une jeune fille portait des chaussures épaisses et plates pour un rendez-vous amoureux. Chez Djian, on se demande pourquoi les jolies filles se vomissent dessus dans le métro devant tout le monde, avant de se laisser glisser dedans (c’est dans cet état-là que Marc rencontre Gloria, l’ex-petite-amie de son fils suicidé, avant de lui proposer de s’installer chez lui). Les temps changent, on ne le répétera jamais assez.

Djian le répète, comme un thème : « Les plus atteints, il fallait se rendre à l’évidence, avaient à peine une vingtaine d’années », mais le roman tend à démontrer le contraire. La maturité est une décrépitude infecte. Egocentrés dans des dépressions abyssales, les adultes sont traîtres, défoncés, en descente, paumés, « les jouets de remontées et de redescentes fulgurantes ». Ils se servent du vin, se frottent les gencives, titubent dans des couloirs d’hôtel, bavant de la mousse d’aspirine. On ne peut pas dire qu’ils comprennent très bien ce qui se passe, et encore moins qu’ils sachent comment faire pour que ça s’améliore.

Dans les trois derniers romans de Philippe Djian, les adultes perdent un enfant – au moment où il devient lui-même jeune adulte. Et ensuite, ils se cognent. Les dialogues sont sourds. De simples sons, émis d’un coma à l’autre. On ne se parle que pour s’éloigner. On ne partage rien, avec personne, sauf un verre, une ligne, une femme, un moment de baise, des bénéfices. Les seuls contrats qu’on se préoccupe encore de respecter sont passés avec la direction générale de la Poste. A ses débuts, la première pièce qu’a vendue Marc, artiste-plasticien, personnage central du roman, était une carte de toutes les fêtes qu’il avait ratées en ville parce qu’il devait garder son fils, recouverte d’une couche de résine. Sa carte des pères, à lui : des occasions manquées. « Songeant à ce petit monde que nous nous étions construit avec un soin méticuleux, depuis ce bar où je me trouvais jusqu’à nos avions, nos voitures, nos maisons, nos produits bio, nos cachemires, nos ordis, notre amour des marques… un petit monde pâle, convenu, étriqué, dérisoire. L’idée d’avoir consenti d’énormes sacrifices pour ça paraissait inconcevable, démentiel. »

Si l’ambiance du roman était moins violente, on pourrait y voir la description d’un coup de blues de bobo, une crise de la cinquantaine, la peur de moins bander ou, pire, de devoir aller acheter ses coussins chez Habitat plutôt que chez Conran. Mais il n’est pas question d’un mec isolé qui se casse la gueule. Il est vite question de n’importe lequel d’entre nous, spectateur isolé et impuissant de l’effondrement général. La catastrophe était annoncée bien avant l’événement déclencheur. Difficile de cerner ce qui rend fou. La colère, peut-être. D’être parent, ou de ne pas réussir à l’être. Ou de savoir que c’est sans importance. De ne pas savoir rester tranquille. De ne pas pouvoir transmettre, d’avoir trop sacrifié. Que les fils grandissent et se mettent à baiser les filles que les pères convoitent – chez Djian, on n’est pas dans la haute bourgeoisie, un tas de tabous moraux persistent à empêcher les protagonistes de jouir de leur bonne situation. Le fils enfin mort, on peut consacrer tout son temps à le pleurer. Faute d’avoir été bon père, être bon veuf d’enfant. C’est la clef des derniers romans de Philippe Djian : pour exister ne serait-ce que sous la forme d’obsédantes silhouettes, les enfants doivent d’abord disparaître.

Ces disparus ne sont pas vraiment là pour représenter l’enfant. Djian ne se livre à aucune étude psychologique. Ce qui l’intéresse, c’est la perte définitive et évidente d’une partie de soi. Ou d’une partie de la réalité collective. La promptitude avec laquelle ça se débine. Quelque chose disparaît, sans laquelle on ne peut que se désintégrer. Si la filiation réelle n’intéresse pas tellement l’auteur, le fossé entre les générations se creuse de livre en livre. A quoi servent ces jeunes gens, semblent se demander les personnages, si on ne peut même pas leur en mettre un petit coup de temps en temps ? Gloria elle-même, fille négative comme Djian sait les créer, qui pourtant ne manquait pas de vitalité, s’amenuise et devient inerte une fois prise dans la toile des adultes.

Entre les deux générations, il n’y a rien de possible. Même la coexistence est un effort pénible. Une annulation réciproque des vitalités. Aucune tendresse. Que du désir. Et même pas de sexe. Dans Vengeances, pour que l’étau se resserre un peu plus strictement, on ne baise pas. On s’observe. De loin et en silence. Les femmes du roman qui veulent vraiment s’en prendre un coup resteront sur leur faim. « Nous nous sommes fixé cette règle, toi et moi, et nous devons nous y tenir. Et je crois que ce genre d’effort nous grandit », dit Marc à Anne, la femme de son agent. Il y a une jubilation qui traverse tout le livre, un émerveillement de se voir tout foutre en l’air, méticuleusement, point par point, bousiller tout ce qui peut l’être.

Virginie Despentes, Le Monde des Livres, 30/06/11

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« Mon grand frère est un rocker » (Le Monde des Livres, 30/06/11)

Dans Vengeances, Marc, le narrateur, incarne entre mille autres choses une génération d’artistes bénie. Elle a atteint le succès dans les années 1980, et, même si ses créations commencent à tomber en lambeaux, elle est toujours au firmament plus de vingt ans après. Pas pressée de laisser la place à la relève : on est encore si jeune, aujourd’hui, à 50 ou 60 ans… Philippe Djian partage avec son personnage cette particularité d’avoir obtenu une reconnaissance publique et critique dès ses débuts. Il a publié son premier roman, Bleu comme l’enfer (Bernard Barrault, J’ai Lu) à 34 ans, en 1983, avant de devenir définitivement culte en 1986 avec l’adaptation – qu’il a toujours jugée sévèrement – de 37,2o le matin par Jean-Jacques Beineix. Mais, contrairement à son personnage, Djian a ouvert la voie à d’autres auteurs, plus jeunes, auxquels son exemple a permis d’accéder à l’écriture.

Revendiquant une forme d’orgueilleuse solitude dans le paysage littéraire hexagonal, il n’aime pas qu’on fasse de lui un chef de file. N’empêche. Son succès a autorisé l’éclosion de la génération suivante. Sa langue abrasive, son imaginaire dopé à la littérature et à la musique américaines, avec Raymond Carver et Lou Reedcomme références plutôt qu’Anatole France, son attention portée aux détails du quotidien doublée de son envie d’apprendre au lecteur à « traverser la rue », comme il le dit souvent… Avant lui, on n’avait jamais lu ça en France – et des pelletées de jeunes gens biberonnés aux mêmes influences n’attendaient que cela. Djian ne posait pas en « grantécrivain » intimidant, avec veste en tweed et imparfait du subjonctif. En sortant du cadre avec son étiquette d' »écrivain rock » collée au dos de son blouson de cuir, il a ouvert un nouvel espace pour ses cadets, les Michel Houellebecq, Vincent Ravalec, Virginie Despentes ou encore Olivier Adam… Des voix différentes, mais qui ont pour point commun de ne pas venir du moule littéraire traditionnel et de secouer le lecteur – qu’il aime cela ou pas. Ils partagent un même rapport désacralisé à l’écriture. De tous, Despentes est probablement la plus « djianesque ». Au point qu’elle avait déjà imaginé, il y a sept ans, dans Bye Bye Blondie (Grasset, Le Livre de Poche), un personnage nommé Gloria, ex-punkette violente – mais moins que la société contre laquelle elle se révoltait. Une soeur aînée pour la Gloria de Vengeances. Voilà pourquoi Le Monde lui a proposé de lire le dernier roman de Philippe Djian.

Raphaëlle Leyris, Le Monde, 30/06/11

 

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