Entretien avec Ph. Djian (La Montagne, 04/11/11)

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L’homme se fait rare. Mais pas sauvage. Juste fidèle à lui-même, à ses principes. Une ligne de conduite à laquelle il ne veut déroger. Rencontre avec ce maître des mots sans faux-semblant, mais sans complaisance.

« Melville disait soyez toujours fidèle aux rêves de votre jeunesse. C’est un truc que j’ai gardé. Ce que je croyais bien et qui me faisait rêver à 20 ans, j’y crois toujours et ça me fait toujours rêver aujourd’hui. Je n’ai rien renié ».

Ainsi parle Philippe Djian. Avec cette science de la langue qui lui est chère. Le verbe aiguisé, il ne triche pas et se livre à mots ouverts. Morceaux choisis.

* Foire du livre.  Antoine Gallimard m’a demandé de venir. Alors je viens. Je ne veux pas participer à ces trucs-là et je suis toujours fourré dedans. En même temps, je me suis aperçu que c’était un des seuls moyens de rencontrer des gens qui font le même truc que moi. On a des vies de cinglés. Rencontrer des gens n’est pas facile. Sauf dans ces moments-là, ces endroits-là. Il n’y a pas de genre mineur, que des écrivains mineurs

* Lecteurs.  Mes rapports avec les lecteurs sont très bizarres. Je crois que je n’en ai pas en fait. Je trouve l’écriture trop intime pour la partager avec des gens en chair et en os. Quand on m’arrête en me demandant vous êtes Philippe Djian ?, je réponds non. Car je ne sais pas quoi dire.

* Écriture.  Salinger disait qu’il écrivait des livres qu’il avait envie de lire. Moi, ça me fait un peu pareil. Même si je trouve ce genre de position très orgueilleux, pour ne pas dire plus. En même temps, je ne vois pas comment on peut faire autrement. Quand je commence à écrire, j’ai envie ni de m’ennuyer, ni de raconter des bêtises. J’ai envie d’être bien dans un univers que je vais créer.
Je ne comprends pas, par exemple, qu’aujourd’hui, une personne de 20 ou 30 ans écrive sur la guerre de 1914. Est-ce que son époque ne l’intéresse pas ? Et comment voulez-vous faire évoluer la langue, la mettre au point, faire que tout votre travail va porter sur cette fréquence, cette sonorité que vous allez chercher si vous parlez de la guerre de 1914 dans les tranchées ? Vous ne pouvez pas adapter un style moderne en parlant d’une époque passée. Ce serait ridicule. Ça ne rimerait à rien.

* Langue.  Aujourd’hui, je trouve que le travail d’un écrivain un peu sérieux est de s’intéresser à la langue et pas à autre chose. Parce que, pour moi, depuis Shakespeare, tout a été écrit. Tout ce qui bâtit les ressorts du roman et de la dramaturgie, ça a été fait. Notre travail est de faire que la langue française soit toujours une langue vivante, qui serve à quelque chose. L’espace de liberté que l’on a, c’est de changer la représentation, le point de vue de l’histoire, grâce à la langue. Au commencement, ce n’est pas l’histoire qui prime. C’est le verbe, la matière, qui offrent une palette très très large.

* Art.  Ce ne sont pas les écrivains qui me font évoluer. Je les connais, je les aime, je lis leurs livres. Mais ils ne m’apprennent rien. Car j’ai l’impression qu’ils ont les mêmes problèmes que moi, qu’ils n’ont pas résolus. De temps en temps, je trouve que dans le cinéma ou la musique, les gens arrivent à résoudre des problèmes que je me pose en écrivant.

* Personnages. On me parle souvent de leur évolution. Mais je ne fais pas attention à ça. Comment voulez-vous, quand je m’assois à mon bureau, que je me mette dans la tête d’un gamin de 18 ans. Ça ne m’intéresse pas.
Il y en a aussi qui me disent qu’ils sont terribles. Mais moi, je croise ces gens-là du matin au soir. Et je ne les trouve pas spécialement ignobles. Il y en a certains, en politique notamment, à qui je ne serrerais pas la main. Mais ceux qui sont cassés, qui ont vécu de grands malheurs, ou qui sont confrontés à des problèmes existentiels, je les aime bien. À travers les failles, les interstices, il y a toujours quelque chose qui passe. La lumière, un air, un parfum. Il se produit toujours quelque chose quand le truc est fendu.
La quête d’identité, à quoi rime ce que je suis en train de faire ? Je me pose tout le temps la question. Pas parce que je suis plus malin que les autres, mais parce que c’est mon métier. Pourquoi je mets en scène des personnes qui n’ont pas de problème immédiat de survie ? Pour qu’ils puissent se poser ce genre de questions.

* Violence.  Il est vrai que le début de Vengeances n’est pas très gai. Mais il est là pour évacuer quelque chose. Tout mon livre, ce qui va se passer, ne fonctionne que parce que l’enfant n’est plus là. Ce qui m’intéressait était de dire : comment réagit quelqu’un qui, d’un seul coup, s’aperçoit qu’il n’a pas connu la personne qui a disparu. En même temps, c’est sûr qu’il n’est pas passé sous un bus. Il s’est suicidé. C’est violent. Mais, du coup, ça me propose plein de choses qui vont m’aider à mener une histoire.

* Fidélité.  Les textes de chansons, je ne les fais que pour Stephan Eicher. Je suis avec la même femme depuis 40 ans. J’ai toujours fonctionné comme ça. Car la fidélité, c’est ce qui vous fonde en tant qu’individu. J’ai besoin des autres pour savoir qui je suis. Si demain je devais quitter ma femme, mes enfants, mes amis et recommencer une nouvelle vie, ma personne serait à reconstruire entièrement.

* Amitié.  L’amitié est un sentiment fragile. Ce n’est pas de l’airain. Elle peut se fissurer, se casser, mais si la cellule de départ est saine, elle continue à fonctionner. Dans Vengeances, le point extrême est la trahison de cette amitié. Mais si vous me demandiez d’écrire une suite, dix ans après, je ne pense pas que ces gens-là se seraient perdus de vue.

* Histoire.  Si mes histoires sont louches et terribles, les gens continuent néanmoins à se chercher, à baiser, à manger, à rire, à vivre. Même si c’est grave ou dur autour. Au moins, ils sont vivants. Et c’est un monde dans lequel je n’ai pas peur d’aller. Si j’avais raconté un monde triste ou gris, sans ouverture, je ne sais pas si je serais encore là. Je n’en suis pas sûr du tout.

* Auteur.  Je commence à assumer ce que je fais. Soyez indulgent avec moi. Je ne peux pas faire mieux. J’essaie, de roman en roman, de m’améliorer. Je ne suis pas au bout. Donc laissez-moi du temps et merci encore d’avoir eu la patience de me lire.

 

Propos recueillis par Virginie Fillâtre, La Montagne, 04/04/11

 

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