Entretien avec Philippe Djian à propos de « L’envolée » (Bayon, Libération, 25/01/13)

 

libe2501

«L’un conduit le tank, l’autre s’occupe du canon»

 

Suivant une envie patiente, pour qu’il ne soit pas dit que l’heure est passée de l’Envolée, nous y voilà, résolument installés, prenant notre temps avec le partenaire d’élite inactuel du chanteur d’ailleurs Stephan Eicher. L’écrivain-parolier de renom Philippe Djian, envolé lui-même en vacance, nous répond finalement mot à mot par mail de ceux d’Envolée, depuis une chambre d’hôtel parisienne le 14 janvier.

Combien de temps prend une chanson du romancier Philippe Djian pour Stephan Eicher le chanteur ?

Je mets environ un an pour écrire un livre. Par beau temps, je parviens à attraper, disons 100 000 lecteurs. Ecrire le texte d’une chanson me prend quelques heures, jamais plus d’une journée. Des millions de gens vont l’écouter, l’entendre. J’aime ces chiffres, ils m’amusent. Ils sont amusants, non ? Cette disproportion…

Ecrire livre, écrire couplets : la différence ?

Dans un bon roman, on doit trouver un rythme, une respiration pour chaque phrase, la tordre, en faire une arme. Mais il y a peu de chance malgré tout qu’elle pénètre un corps et s’introduise dans un cerveau, s’y installe, subreptice, et mène sa vie au milieu de nos pensées quotidiennes, et surgisse à tout moment comme le feraient les mots d’une chanson. Et vous voilà en train de roucouler ou de grincer des dents ou de vous passer le film parfois même sans le vouloir, sans rien avoir demandé, avec peut-être juste un simple bout de refrain aux lèvres, une ou deux phrases à peine chantées qui tournent et reviennent dans votre esprit et vous font du bien, ou vous arrachent des larmes, ou vous enflamment, ou vous apaisent, ou vous portent, comme par magie.

Est-ce que vos dispositions de parolier vous ont surpris, en tant qu’écrivain ?

J’ai toujours su que c’était sérieux et j’ai toujours accordé la plus grande importance à ce travail. J’ai toujours pensé que j’avais une fameuse clé entre les mains, qu’écrire une chanson était comme disséminer un gaz dans l’atmosphère et qu’à moins de porter un masque, le plus grand nombre était touché. J’ai tout de suite su que c’était une responsabilité et qu’il fallait s’en montrer digne. Ne pas faire comme l’autre avec cette histoire de Coca-Cola [Patrick Le Lay et le «temps de cerveau disponible», ndlr].

«Laisse l’imbécile sourire, qui est en moi» : d’où naît cette image ?

Il y a en moi un autre moi qui se moque systématiquement de ce que je fais. Mais je préfère parfois le laisser sourire et baigner dans son insondable crasse plutôt que de discuter. Heureux ceux qui n’ont pas d’imbécile au fond de leur cœur !

Votre chanson préférée, sur l’Envolée ?

J’ai une inclination pour les histoires de rédemption. Les histoires où l’on constate ses erreurs, où le regard devient lucide. Et parfois, j’arrive à en écrire une. Dans ton dos, par exemple.

Envolées fait songer aux livres d’images de l’enfance…

J’aime la naïveté du message. Les regards tournés vers la lumière, les hommes en marche vers un futur meilleur, vers l’horizon lumineux. Nous savons ce qui se cache derrière ce décor, nous ne sommes pas dupes. Nous n’avons jamais marché vers un monde meilleur. «Les gentils ouvriers sortent des maisons»… pour aller pointer au chômage.

Vos modèles paroliers ?

Gainsbourg et Manset, bien sûr, mais également Biolay, Souchon, Barbara.

Vous avez travaillé avec Christophe, semble-t-il. Et Bashung ?

Je n’ai jamais approché Christophe, mais j’ai vu Bashung pendant un moment, nous avons essayé. Nous nous sommes promenés au bord du lac, mais il est parti trop vite. J’aurais été très fier d’écrire au moins une chanson avec lui. Ceux qui l’ont fait doivent connaître leur bonheur. N’étant pas l’un de ses intimes, je ne sais pas si ma parole vaut quelque chose, mais j’ai le souvenir d’un homme d’une infinie légèreté. Si je parle de sa gentillesse, aussi, est-ce que je vais le faire passer pour un con ?

«De quoi se patienter un peu», dans Des hauts des bas, en 1989 : c’est Eicher qui a rajouté «se» à «patienter un peu» ?

Quand j’ai entendu ça, la première fois, «de quoi se patienter un peu», je suis revenu en arrière avec une grimace de dégoût – ou d’horreur, je ne sais plus très bien -, et à la deuxième écoute, j’ai juste froncé les sourcils, et à la troisième, je me suis dit «Tiens, tiens…». Et maintenant, je trouve ça formidable. Ce Suisse est un génie. Ce type embellit notre langue.

Cela fait quoi, à la longue, d’être sa langue ?

J’en viens à cette symbiose, vous me demandez ce que ça fait et vous vous doutez bien que je m’interroge depuis des années sur la question, vous vous doutez bien que cette pensée m’obsède. Mais il ne sort jamais rien de si extraordinaire de ces réflexions, rien qui laisse béat d’admiration. Au contraire. Il n’y a rien de magique dans notre relation. C’est simplement très agréable, très gratifiant. Symbiotique ? Complémentaire, plutôt. L’image qui me vient à l’esprit est celle d’un tank : l’un conduit, l’autre s’occupe du canon.

Comment ça marche, une «Djianson» ? Vous écrivez à vide, ou d’après canevas d’Eicher ?

Je me sers de deux ou trois accords – toujours les mêmes, car j’écarte ceux qui nécessitent un barré et me donnent une crampe dans le pouce à la longue -, je les joue et j’attends. Qu’une phrase me vienne, qu’elle s’enroule. C’est comme se trouver devant un distributeur de boissons, on glisse une pièce, et cling, on se penche pour saisir la bouteille. Et dans cette bouteille, il y a un message. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

A ce stade, je m’arrête. Je pose l’instrument. Je me mets à écrire le texte. Que je lui envoie. J’attends. Les mélodies que je compose sont assez pauvres. Alors j’attends. J’attends de lui. Je lui dis : «Ne t’en occupe pas. C’est juste pour t’indiquer l’humeur, pour te montrer comment le truc s’articule. C’est toi qui dois écrire la chanson.» Et c’est ce qu’il fait. C’est lui qui prend le relais. Et je n’entends plus parler de lui durant des jours, j’essaie de penser à autre chose. Jusqu’au moment où je reçois la nouvelle chanson dans ma boîte à lettre. «Je te croyais mort», lui dis-je.

 

Libération, 25/01/13

Share Button

« Homeless song », par Ph. Djian et S. Eicher

A voir, sur le blog de Stephan Eicher, une vidéo intitulée « Heliport », petite improvisation destinée sans doute à devenir une nouvelle chanson.

 

 

Share Button

Il y a 18 ans… Philippe Djian et Stephan Eicher

En 1993, pendant l’enregistrement de l’album Carcassonne.

 

Philippe Djian et Stephan Eicher

(Photo de Thierry Rajic)

 

« Il [Ph. Djian] m’écrit des histoires, il se trouve que ces histoires m’arrivent par surprise ! »
« On n’a pas mis toutes les chansons, il y en avait seize au départ. Je trouve que notre collaboration mûrit et s’améliore. C’est étrange avec Djian, ça a commencé par l’amitié puis il est venu. Ce qui est amusant c’est que le premier concert qu’il a vu de moi, c’était à Carcassonne. Et ça ne s’arrête pas là. L’ordre des chansons sur l’album par exemple, c’est Philippe qui l’a choisi. Un soir, j’étais en train d’enregistrer, il vient dans ma chambre, me dit que ce texte ne va pas et commence à parler d’une de mes chansons en anglais. Il a une influence grandissante, ce qui m’ennuie aussi de temps en temps. Il se mêle des mixages. »

 

Share Button

« Chansons » écrites par Philippe Djian

Depuis 1989, Philippe Djian est le parolier de Stephan Eicher.
Cliquez sur les titres des albums pour obtenir la liste des chansons écrites par l’écrivain.

My Place (1989)

myplace

Engelberg (1991)

enge

Carcassonne (1993)

carca

1000 Vies (1996)

1000

Louanges (1999)

louanges

Hotel* S (2001)

favorite

Taxi Europa (2003)

Eldorado (2007)

taxi

eldo300

Share Button

Carcassonne – Stephan Eicher

carca

Carcassonne (1993)
Paroles de Philippe Djian
Des hauts des basNi remords ni regretsLa nuit deboutManteau de gloire
RivièreBaiser orageuxDurant un long moment


DES HAUTS DES BAS 

La pluie venait du nord
Le vent passait sous ma porte
Je comptais vivre fort
Et que le diable m’emporte
J’allais à la fenêtre
Enroulé dans un drap
Je secouais la tête
J’en écartais les bras

J’avais des hauts
J’avais des bas
J’avais plus ou moins chaud
Toute la vie devant moi
J’avais des hauts
J’avais des bas
Je crois que j’en voulais trop
J’ai même eu ce que je n’voulais pas

Je restais enfermé
Ou errais pendant des jours
Trop de chemins s’ouvraient
Trop de questions en retour
Je n’avais pas tué mon père
Mais je ne me souvenais pas
Ce qu’il me disait de faire
Ou ce qu’il ne disait pas

J’avais des hauts
J’avais des bas
J’avais plus ou moins chaud
Toute la vie devant moi
J’avais des hauts
J’avais des bas

Je crois que j’en voulais trop
J’ai même eu ce que je n’voulais pas
Chaque jour je me tenais prêt
Je guettais l’heure et la page
Où les eaux s’ouvriraient
Me laisseraient un passage
L’espoir me faisait vivre
L’attente me rendait nerveux
Je trouvais dans les livres
De quoi patienter un peu

J’avais des hauts
J’avais des bas
J’avais plus ou moins chaud
Toute la vie devant moi
J’avais des hauts
J’avais des bas
Je crois que j’en voulais trop
J’ai même eu ce que je n’voulais pas

J’avais des hauts
J’avais des bas…

NI REMORDS NI REGRETS

Il n’a aucune chance avec elle :
Je l’ai prévenu,
Mais il veut essayer quand même
Il est têtu
Il ne veut pas de mes conseils,
Me sourit d’un air entendu,
Puis s’en va recevoir sa peine,
Le cœur léger, la joue tendue

Il ne m’écoute jamais
Il fait ce qui lui plaît
Car encore ne connaît
Ni remords, ni regrets

Inutile de le mettre en garde
Il tend les bras
Il trouve ce monde si désirable
Qu’il n’attend pas
Il tient les serments, les promesses
Pour de l’or pur, pour de l’airain
Trahi, il en tombe sur les fesses
Mais il n’y pense plus le lendemain

Il ne m’écoute jamais
Il fait ce qui lui plaît
Car encore ne connaît
Ni remords, ni regrets

Il bénit chaque jour qui se lève
Se frotte les mains
Il voit partout de la lumière
Même dans les coins
Il se jette la tête la première
Sans hésiter, sans prendre soin
De glisser un œil en arrière
Pour voir s’il connaît le chemin

Il ne m’écoute jamais
Il fait ce qui lui plaît
Car encore ne connaît
Ni remords, ni regrets

Si j’ai passé la nuit entière
A lui parler
Au matin c’est lui qui m’enterre
Pour la journée
Il ne veut pas de mes conseils
Me sourit d’un air entendu
Puis s’en va recevoir sa peine
Le cœur léger, la joue tendue

Il ne m’écoute jamais
Il fait ce qui lui plaît
Car encore ne connaît
Ni remords, ni regrets

LA NUIT DEBOUT

J’ai passé la nuit debout
dans le noir et l’impatience,
à me souvenir de vous,
de vos mains, de vos silences.
Ah, j’étais si jeune alors,
je ne comprenais pas grand chose.
Je n’aimais que votre cœur,
vos joues en devenaient roses.
J’ai passé dans vos genoux
plus de temps que nécessaire.
Et votre sourire est flou,
votre voix n’est plus si claire.
Ah ! J’étais aveugle alors,
je marchais vers la lumière.
Je ne croyais pas à la mort,
les mots, je ne savais qu’en faire.
Oh, où êtes-vous, où êtes-vous,
maintenant que je pourrais vous aimer ?
Où êtes-vous, où êtes-vous,
maintenant que j’ai besoin de vous ?

J’ai passé la nuit debout
à chercher votre visage.
Vous aviez des mots trop doux,
je ne connaissais que la rage.
Ah ! J’étais si fier alors,
que je ne voulais rien entendre.
Le désir était si fort
que je me mordais la langue.
J’ai dansé, pensant à vous,
après toutes ces années blêmes.
Je n’ai rien trouvé du tout,
rien qui n’en valut la peine.
Ah ! Le monde était alors
un océan de promesses
et je me croyais très fort,
j’étais sans délicatesse.
Oh, où êtes-vous, où êtes-vous,
maintenant que je pourrais vous aimer ?
Où êtes-vous, où êtes-vous,
maintenant que j’ai besoin de vous ?

J’ai passé la nuit debout,
loin du bruit, du déshonneur,
loin du sang, loin du dégoût
et ce fut un vrai bonheur.
Ah ! Je vous revois hier,
agitant votre mouchoir.
Mais j’avais tellement à faire,
je nourrissais tant d’espoirs.
Oh, où êtes-vous, où êtes-vous,
maintenant que je pourrais vous aimer ?
Où êtes-vous, où êtes-vous,
maintenant que j’ai besoin de vous ?

MANTEAU DE GLOIRE

Je croise des rêves, je croise des gens,
je croise des morts et des vivants.
Le jour se lève en emportant
de la poussière, des ossements.
Sous les mensonges, sous les tourments,
la nuit s’étire, l’ombre s’étend.
Petite éponge noyée de sang,
ne vois-tu rien venir devant ?
Qu’est-ce que l’on cherche ?
Qu’est-ce qu’on apprend ?
Où sont les perches
que l’on nous tend ?

Manteau de gloire, Manteau d’argent,
on va tout nu par tous les temps.
Chanson pour boire, chanson seulement,
pour dire le vide que l’on ressent.

Poignée de sable qu’on voit filant,
d’entre nos doigts, n’y rien pouvant.
Sur son nuage va chevauchant
chacun de nous
cheveux au vent.

Manteau de gloire, Manteau d’argent,
on va tout nu par tous les temps.
Chanson pour boire, chanson seulement,
pour dire le vide que l’on ressent.

Ce que main donne, l’autre reprend,
ce que l’on tient fichera le camp.
Noir dit un homme, l’autre dit blanc,
il faut parfois tuer le temps.
Qu’est-ce que l’on cherche ?
Qu’est-ce qu’on apprend ?
Où sont les perches
que l’on nous tend ?

Manteau de gloire, Manteau d’argent,
on va tout nu par tous les temps.
Chanson pour boire, chanson seulement,
pour dire le vide que l’on ressent.

RIVIÈRE

J’attends à la rivière
Je surveille le chemin
Je n’ai rien d’autre à faire
Mais rien ne vient
J’attends le nez en l’air
Je n’me tords pas les mains
On gagne ou bien on perd
Mais c’est plutôt bien
Je m’en irai tout à l’heure
Je reviendrai demain
On n’sort pas du désert
On tourne sans fin
Le jour tombe et l’enfer
N’est pas aussi lointain
Mais je n’suis pas amer
Toujours on en revient
Et les blessures se ferment
Et attendre n’est rien
Et les larmes sont vaines
Et c’est le même refrain
Je garde les bras ouverts
Le vent passe entre mes mains
C’est l’heure de la prière
Mais rien ne vient
On finit par s’y faire
Avec un peu d’entrain
On sait bien qu’nos misères
Ne prennent jamais fin
Et les blessures se ferment
Et attendre n’est rien
Et les larmes sont vaines
Et c’est le même refrain
J’attends à la rivière
Je surveille le chemin
Je n’ai rien d’autre à faire
Mais rien ne vient

BAISER ORAGEUX

Ce n’est pas une pierre
Tombée du ciel
Ni un chat noir
Ni une échelle
Ce n’est pas dans l’air
Comme une odeur
Ni dans la chair
Ni dans ton cœur
Tu as c’que tu mérites
Tu as c’que tu mérites
Ce n’est pas Dieu qui t’a
Montré du doigt

Fatalité
Malédiction
Tu t’es toujours
Trompé de nom
Ne t’excuse pas trop vite
Ne t’excuse pas trop vite
L’agneau de Dieu est las
D’entendre ça

Ne cherche pas
D’autres poitrines
C’est toujours toi
Que tu piétines
Et tu connais la suite
Et tu connais la suite
Chaque fois tu descendras
Un peu plus bas

Des forêts sombres
Du vent amer
Tu prends le goût
Et la poussière
Passer de l’ombre
A la lumière
N’est pas
c’qui est
Le plus simple à faire
 

Tu brilles par tes limites
Tu brilles par tes limites
Les sept coupes sont à ras
Elles sont pour toi

DURANT UN LONG MOMENT

Durant un long moment
Il reste silencieux
Sans bouger
Examine lentement
Une mèche de cheveux
Parfumée
Puis il dit
C’est comme ça, c’est la vie
Je ne vais pas en mourir
On doit s’attendre au pire
Ou c’est bien fait, c’est bien fait, c’est bien fait
pour moi !

S’asseyant sur le lit
Il s’oblige un regard
Sur la chambre
Il n’y a plus rien ici
Il n’y a plus que le fard
Et la cendre
Et il dit
Voilà tout est fini
Je n’avais pas tout appris
Mais sacré nom de Dieu
Faut-il aimer la vie
Ou la jeter, la jeter, la jeter au feu ?

Ses yeux roulent dans le noir
Sans qu’il puisse y changer
Quelque chose
Les voies du désespoir
En pitreries se
Métamorphosent
Il se dit
Quelle erreur ai-je commis ?
Vais-je finir à genoux
Ou bien sur le tapis ?
Une femme vous tient debout
Puis un jour elle, un jour elle, un jour elle vous scie

Plus tard, dans le jardin
Dans la fraîcheur du soir
Il repense
A ce qu’il aimait bien
Venant d’elle ou de par
Sa présence
Et il dit
J’en aurais bien repris !
Je le dis simplement
Avec humilité
Te suis reconnaissant
Pour tout le temps, tout le temps, tout le temps passé

Share Button