« Oh… » prix Interallié 2012

 

Philippe Djian, Prix Interallié 2012

 

« Oh… » décroche aujourd’hui le prix Interallié, dont le jury est uniquement constitué de journalistes, en obtenant 5 voix (sur 8) au huitième tour. Philippe Djian succède ainsi à Morgan Sportès et remporte son premier « grand » prix. Rappelons qu’après trente ans de carrière, l’écrivain participait à sa première rentrée littéraire… A plusieurs reprises, Philippe Djian a expliqué qu’il avait accepté de se lancer dans ce grand cérémonial à la demande de son éditeur, Antoine Gallimard.

 

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« Oh… » dans l’ultime tiercé pour le prix Interallié

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« Oh… » fait partie des trois ouvrages retenus par les jurés du prix Interallié, ainsi que Les fidélités successives de Nicolas d’Estienne d’Orves et La convergence des alizés de Sébastien Lapaque.

Le roman récompensé sera connu le 14 novembre.

 

 

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Philippe Djian, histoires d’Oh ! (Alexis Brocas, Evene.fr, 05/11/2012)

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En quelques années, l’auteur de « 37°2 le matin » est passé du blouson noir à la blanche de Gallimard. Dans « Oh… », il raconte une histoire d’amour comme on en trouve que dans les romans de Philippe Djian. Donné favori du prix Médicis, il revient sur la genèse de son livre et sur les malentendus à son égard.

 

On l’a habillé en écrivain rock (à cause d’un blouson en cuir), requalifié en Cendrars moderne (il aurait voyagé), traité d’auteur « populaire » (parce qu’il écrit lisiblement et se tient à l’écart des coteries), ou d’auteur américain (son goût pour Salinger, Hemingway…). Cette année, alors qu’il s’engageait pour la première fois dans la course aux prix littéraires, on a tenté de le rhabiller en provocateur de saison – certes, son roman joint un viol à une histoire d’amour, mais avec quelles nuances, et par quels détours !

Vous insistez souvent sur le primat de la langue sur l’histoire. Comment est né le personnage de Michèle ? A-t-il surgi de l’écriture ?

En fait, lorsque j’écris cette première phrase, « Je me suis sans doute éraflé la joue », je ne sais pas encore que c’est une femme qui parle. Cette phrase me vient, et j’essaye d’y réfléchir. Je me dis que ça ne peut pas venir d’un homme et je m’achemine vers Michèle. À ce moment, je ne sais même pas si elle va parler un paragraphe ou tout un livre… Je ne sais pas pourquoi elle est tombée et se retrouve à terre. En fait, j’ai l’impression que c’est la langue qui induit l’histoire, et que l’histoire se révèle d’elle-même. Quand j’écris, je sens que l’écriture est en train de construire l’histoire. Qui n’est pas une histoire de viol : le viol, c’est ce qui déclenche le roman.

Justement, au début, le lecteur est en empathie complète avec Michèle. Puis certaines réflexions qu’elle adresse à son fils, quand elle lui fait remarquer que son futur enfant aura deux pères, ou à sa mère, lorsqu’elle ridiculise ses désirs de mariage…

Je ne lui donne pas le beau rôle quand elle dit à sa mère « Tu es grotesque ». Mais en fait, Michèle est très proche de sa mère, et cela se verra plus tard. De même avec son fils, ou son ex-mari : elle peut en parler durement mais il y aura des moments de grande affection. J’aime bien cette idée que les gens soient doubles et cela rejaillit sur mes personnages. Michèle couche avec le mari de sa meilleure amie. Est-ce que ça rend leur amitié moins pure ? Je demande : qu’est-ce que l’amitié ? J’aime cette idée que Michèle se pose toujours des questions. Certains lecteurs l’ont jugée froide, en fait, elle porte une espèce de carapace.

Elle vit aussi une histoire d’amour très ambiguë…

Plusieurs critiques ont écrit que je racontais l’histoire d’une  femme amoureuse de son violeur. Non ! À ce moment de l’intrigue, Michèle est seule, rencontre un type sympa, il se trouve que ce type lui plaît, elle ne fait pas tout de suite le rapprochement avec son agression. Puis, quand elle sait, bien sur qu’elle ne peut envisager de vivre le parfait amour avec son violeur : elle a viré son mari à cause d’une claque. Disons que son histoire ressemble à celle de quelqu’un qui veut maigrir et mange les derniers carrés de chocolat. Et chez elle, cela fait suite à une réflexion… C’est une histoire particulière, qui ne parle pas du viol en général, et n’implique pas n’importe quelle femme. Michèle est quelqu’un qui a réussi à se réaliser. Elle a fondé sa maison de production. Elle commande à des hommes… Et comme on me l’a reproché, elle ne va pas porter plainte. Peut-être parce qu’elle ne veut pas aller raconter cela à des gens qui ne la comprendront pas.

Vous dites souvent que la littérature est utile. En quoi l’est-elle ?

J’ai toujours pensé que toutes les histoires ont été écrites. Une question d’âge et de point de vue. C’est par la langue que la littérature propose une vision du monde, qu’elle nous apprend à considérer les choses selon une autre perspective. Je dis souvent que Raymond Carver m’a aidé à traverser la rue, et c’est vrai. Une fois que vous avez été fécondé par certains auteurs, vous ne regardez plus le monde de la même façon. Et vous traversez différemment la rue.

Justement, vous évoquez souvent les écrivains américains, et votre biographie, comme souvent la leur, relate vos multiples petits boulots. Faut-il une certaine expérience de la vie pour la considérer sous un angle inédit ?

Sans doute, mais je vous arrête tout de suite : ce truc des petits boulots, c’est de la légende. Après le lycée, je me suis inscrit en fac de lettres et je suis parti assez vite en voyage. Tous ces petits boulots, c’était quand j’étais en fac et au lycée, l’été, pour me payer des vacances, comme le fait n’importe quel étudiant. On me dit que j’ai été plombier, en fait, j’ai refait la plomberie d’une maison en ruines dans les Corbières et bien sûr, je me suis renseigné sur le sujet mais je n’ai jamais été plombier professionnel. Certes, je me réfère parfois à ces travaux dans mes entretiens : monter des murs, refaire une plomberie, cela vous apprend la patience et à ne pas laisser trop de bordel derrière vous. 

Et votre boulot de magasinier chez Gallimard ?

Oui… Un mois, en juillet. De même l’histoire de mon premier recueil de nouvelles Cinquante contre un, que j’aurais écrit dans une guérite d’autoroute. Effectivement, à l’époque où je l’ai envoyé, je travaillais au péage à la Ferté-Bernard, mais j’étais un occasionnel  et je n’y ai travaillé qu’un mois ! De même l’histoire de l’écrivain rock, venue au moment d’une petite bagarre entre critiques : certains critiques rock cherchaient un écrivain rock, et je portais un blouson de cuir, alors… Tout ça s’explique aussi parce que Bernard Barrault, mon premier éditeur, a publié mes trois premiers livres avant de me rencontrer.  Du coup, on a même pensé que c’était Gérard Guégan qui écrivait à ma place. De là cette imagerie un peu folklorique.

 

Alexis Brocas, Evene.fr, 05/11/2012

 

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« Djian bluffant » (J.-B. Harang, Le magazine littéraire, Octobre 2012)

Magazine Littéraire n°524

 

Pour donner envie de lire le dernier roman de Philippe Djian, son éditeur a choisi de sortir de son contexte, page 185, et de le porter jusqu’à la quatrième page de couverture, ce morceau de phrase : « Décembre est un mois où les hommes se saoulent – tuent, violent, se mettent en couple, reconnaissent des enfants qui ne sont pas les leurs, s’enfuient, gémissent, meurent… »

On le comprend, ce n’était pas facile d’attraper au vol une phrase complète d’un livre qui fonce sur vous à deux cents à l’heure, et dont rien ne peut arrêter la lecture. L’auteur lui-même emporté par le courant n’a pu se résoudre à y retenir un titre qu’à la dernière ligne, et encore, pas un gros titre, « Oh… », un tout petit titre, timide et fuyant comme un gardon, sans point d’exclamation, comme un soupir féminin retenu sur ses trois pointes de suspension. Six ou sept mots plus tard et le livre était fini.

Oui, féminin, le soupir. La demi-phrase pêchée n’a pas de genre, mais ce sont bien les hommes les coupables, relisez-la. Et lorsque vous entrerez directement dans le torrent, dès la quatrième ligne, vous saurez : « […] je me demande si je ne me suis pas blessée […]. » Blessée-é-e. Après trente ans et trente livres Philippe Djian écrit sa première histoire signée de la seconde moitié de son univers, à la première personne du féminin singulier. Et quelle bonne femme, ce Djian !

Elle s’appelle Michèle et, si elle craint de s’être blessée, c’est en se débattant contre son violeur encagoulé. Avec Djian, il ne faut pas commencer à raconter les histoires, on ne s’en sort pas et on gâche la lecture, lui seul peut le faire, et cette fois formidablement, mais il lui faut tout le livre. Violée, oui, en décembre, comme promis page 185. Mais déjà, lorsque vous en serez page 185, vous saurez que ce n’est pas si simple.

Le reste du programme sera tenu. Michèle dirige avec sa copine Anna une maison de production de cinéma. Elles ont un fils, enfant de Michèle et filleul d’Anna. C’est lui, Vincent, qui va adopter l’enfant d’un autre. Richard est le père de Vincent, l’ex de Michèle, il écrit des scénarios qu’il trouve formidables, il a une jeune fiancée (pour l’instant). Avant d’être une mère, Michèle est une fille. Sa mère a 75 ans, une agitée du popotin qui rêve de se remarier avec son gigolo. Le père est en prison depuis toujours et pour longtemps. Ce sont peut-être ces deux-là qui meurent en décembre. Quoi d’autre ? Michèle vit seule, avec Marty. Son chat. Je savais bien qu’il ne fallait pas raconter, et les autres, ceux qui s’enfuient, gémissent et meurent. Et Patrick ? On ne dit rien de Patrick ? Non, pour Patrick, vous verrez.

Philippe Djian a une capacité inouïe à provoquer un effet de réel à chaque page, à faire naître de ses mots des personnages de chair et de sang, à donner vie à des caricatures, à faire admettre à son lecteur toute l’humanité des choses inhumaines qu’il décrit, que la douleur et le plaisir n’ont pas les mêmes frontières que le bien et le mal. Mais le lecteur n’a pas trop le temps de réfléchir, il a un livre à finir, un livre qui lui fonce dessus jusqu’au chapitre ultime où vous prendrez bien un peu de repos. On croit que c’est l’histoire qui donne la vitesse. On se trompe, c’est l’art d’écrire.

 

Jean-Baptiste Harang, Le Magazine littéraire n°524, Octobre 2012.
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Philippe Djian, l’interview loto (Delphine Peras, L’Express Culture, 23/10/12)

 

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Un nouveau roman, la traduction du Retour, de Harold Pinter, les paroles du nouvel album de Stephan Eicher… L’occasion de lui demander de tirer 7 numéros au hasard dans une grille de 49. Chacun correspondant à une question.

 

2. Avez-vous déjà tout plaqué par amour ?

Non, puisque je vis avec la même femme, une artiste, depuis quarante-trois ans ! Nous avons trois enfants, de 39, 32 et 23 ans. Ce n’est pas simple, l’amour fou. Pendant autant de temps, ça n’existe pas, mais autre chose se met en place, l’idée que l’on va affronter la vie ensemble. 

37. vous a-t-on déjà pris pour quelqu’un d’autre?

On me prend surtout pour… Philippe Djian. Et je réponds que je lui ressemble, en effet, mais que je ne suis pas lui ! Je n’ai pas envie de parler avec des personnes que je croise dans la rue. 

49. Un record que vous souhaiteriez battre?

Avoir le prix Goncourt et le prix Renaudot en même temps ! En fait, je me fiche des prix. Je n’en accepterais un que pour faire plaisir à mon éditeur… 

23. Plutôt des amis garçons ou des amies filles?

Des amies filles. Comme je suis complètement sourd de l’oreille droite, à la suite d’une otite mal soignée dans mon enfance, je n’aime pas être en groupe : pour moi, les rapports doivent être très forts tout de suite, et c’est plus facile avec une femme. Je n’aime pas les trucs de mecs, genre match de foot et blagues potaches. 

8. Aimeriez-vous transmettre votre savoir?

Oui. Dans mes romans, j’essaie précisément de retransmettre tout ce que j’ai reçu et trouvé en littérature, de Louis-Ferdinand Céline à Richard Brautigan. Or ce qui m’a formé et fondé, c’est la langue, pas les histoires. Voilà pourquoi la première m’importe plus que les secondes. 

30. Qu’avez-vous acheté avec votre premier cachet?

Un voyage en Grèce, à Mykonos, où j’ai emmené femme et enfants. On y est restés plus d’un mois. J’avais pris Le Colosse de Maroussi, d’Henry Miller, et on a suivi le périple du livre. Après, on est parti deux ans aux Etats-Unis. J’ai la chance de gagner de l’argent avec mes bouquins, ce n’est pas pour rester à Saint-Germain-des-Prés ! 

22. Comment vous protégez-vous des contrariétés?

Je les réduis en poussière ! Je n’ai pas une nature très optimiste mais j’estime qu’il ne faut pas donner d’importance aux petits problèmes. Savoir qui on est, combien de temps on est encore ici, comment on élève ses enfants: ça me semble plus important que ma bagnole à la fourrière ou l’état de mon compte en banque. 

La question complémentaire. Qu’avez-vous ressenti en vous mettant dans la peau d’une femme pour votre dernier roman?

Disons plutôt que je me suis mis dans sa tête très simplement. J’ai bien aimé, au point que j’ai encore du mal à en sortir, alors que j’ai entamé l’écriture d’un nouveau livre.

 

 

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