Philippe Djian, par Antoine de Caunes (Dictionnaire amoureux du Rock, Éd. Plon)

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C’est grâce au rock que j’ai rencontré Djian au début des années 80. Il venait de faire Apostrophes où la discussion s’était focalisée sur l’absence de point virgule dans son écriture, et il en avait marre, lui, le sauvageon de Fitou, dans l’Aude, vivant à l’écart du monde en général, et celui des lettres en particulier, d’être ramené dans ce dernier, uniquement pour se justifier de certains partis pris stylistiques. Il aimait le rock au moins autant que l’écriture, mes émissions trouvaient grâce à ses yeux, et il m’avait fait passer le message que, quitte à faire une interview télé, autant que ce soit pour les Enfants du Rock. J’étais donc descendu, accompagné du fidèle grognard Don Kent (réalisateur qui avait participé à presque toutes les campagnes de l’Empire – le théâtre – à l’époque de Chorus) à Fitou (où Philippe vivait, dans une maison de village rebâtie à mains nues avec l’un de ses frères).
J’étais tombé sur un type timide, dévoué corps et âme à l’écriture et au bonheur d’Année, sa femme, inspiratrice de la future Betty de 37°2 le matin. Evidemment plus détendu dans son biotope que sous les sunlights des plateaux télé, nous avions maraudé sur les routes désertes de l’Aude en écoutant du Ry Cooder (prélude à de longues et futures soirées à écouter Los Lobos, Bruce et tant d’autres) et longuement disserté sur les mérites comparés de Raymond Carver et de Gonzague Saint Bris. La lumière de printemps, le son du vent dans la garrigue, les reflets du soleil sur l’étang de Leucate, l’âpreté du paysage, je garde un souvenir ému de ce rapide périple au cours duquel était née une amitié qui ne devait jamais cesser.
Nous sommes en 84, après la parution de Zone érogène. On commence à parler de Philippe, il a ses premiers détracteurs, il s’en fout. Lui-même ne tient pas en grande estime la littérature française, déjà lourdement autocentrée, de l’époque. Son inspiration, sa raison d’écrire, il la trouve chez les américains les Kerouac, Melville, Salinger, Bukowski et autres Selby. Ça me rappelle que si nous nous sommes tant intéressés au rock, c’est parce que nous ne trouvions pas notre compte avec ce qui se passait alors en France, musicalement. Mais pas que. On parle de la même chose.
« Je suis sourd d’une oreille, sinon, je pense que j’aurais essayé d’être instrumentiste. J’ai essayé, mais le prof m’a conseillé de renoncer à cause de mon oreille. En même temps je fais partie d’une génération qui a tout découvert par la musique, c’était le point de ralliement. Tu avais le couillon qui écoutait Hugues Aufray, et toi, tu écoutais Bob Dylan. C’est à travers la musique que je me suis intéressé à ce qui se passait dans le monde et à avoir le sentiment d’en faire partie. Quand Dylan chante « A hard rain’s gonna fall », il me pointe tout ce qui ne marche pas dans le monde. » Ah ! Dylan, que nous écoutions tous religieusement, d’un air pénétré, comme si nous goûtions les subtilités de ses libres associations, son art consommé de faire claquer des rimes que nous imaginions forcément riches, alors que nous avions du mal à déchiffrer ce qu’il y avait d’écrit sur les paquets de clopes importées d’Angleterre.
« Comme beaucoup de gens de ma génération, on parlait très mal anglais, même si on comprenait en gros de quoi il s’agissait. La différence entre Aufray et Dylan, par exemple, c’est qu’il y en avait un qui traduisait ce qui disait l’autre, mais en couillon (j’adore ce mot qui me renvoie pour je ne sais quelle raison à l’enfance.) Je sentais Dylan proche de gens que je lisais, comme Kerouac. Dylan ne leur faisait pas de l’ombre, mais il ne faisait pas tache non plus. »
Le rock était-il compatible avec la poursuite sereine des études dites secondaires ? J’en connais beaucoup qui sacrifièrent rapidement quelques matières, généralement scientifiques, pour mieux suivre les pérégrinations de leurs héros respectifs.
« Mine de rien j’étais un élève assez studieux. Plutôt même un bon élève. Je me souviens qu’en 4e, il y avait un type dans ma classe, Michel Braumann, qui était revenu de Londres où il était allé en vacances. Avant d’entrer au lycée, il sort un truc de son cartable, et il l’agite sous nos nez, en disant : « Hey ! Les mecs, vous savez ce que c’est ce truc là ? » C’était « She loves you » des Beatles. On avait vaguement entendu dire qu’il se passait quelque chose en Angleterre. Et là, il nous dit : « Bon, on a le choix : soit on file chez moi pour l’écouter, soit on rentre à l’école et on l’écoutera demain. » C’est la première fois qu’on a tourné les talons, la première école buissonnière. Et cette joie incroyable de se retrouver autour de quelque chose qui est plus important que tout, à nos yeux. C’était ça la musique : un totem, un signal de reconnaissance. La musique, c’est le socle, la fondation. Elle m’a appris le rythme, la palpitation, la vibration du monde. »
« Je me souviens que j’avais l’impression de vivre dans un pauvre pays, triste et gris avant 68, un pays hyper chiant. Tout ce que je trouvais d’intéressant, en musique, en mode, en cinéma, venait d’Angleterre ou d’Amérique, il n’y avait rien ici. Peut-être qu’il se passait des choses mais pour ma bande de potes et moi, tout venait de là-bas. Je me souviens cavaler du côté de Belleville pour trouver une boutique de vêtements d’ouvriers, parce que c’était le seul endroit où tu pouvais dénicher des Levi’s. »
Parmi les griefs dont on accabla Philippe dès les premiers bouquins (les « malgré que », le point virgule, le vocabulaire, etc.), il en est un plus perfide que les autres : on lui colla l’étiquette d' »écrivain rock », deux mots à l’émulsion impossible pour la gent germanopratine de l’époque. L’un est noble, l’autre vulgaire. Laissons le lecteur décider quel est l’adjectif le plus adéquat pendant qu’il s’explique :
« Au moment où j’ai commencé à écrire, c’était l’heure de gloire de tous ces rock-critics, le moment où ils commençaient à sortir des bouquins. Par ricochet, le premier écrivain vaguement associé à la musique a été étiqueté « écrivain rock ». Pourquoi c’est tombé sur moi, je ne sais pas. Je ne lisais pas vraiment les rock-critics. Je lisais Actuel, pas Rock’n Folk. De la même manière, je ne considérais pas tous ces auteurs que j’admirais, les Dylan,  les Cohen, les Lou Reed, seulement comme des rockers mais comme des artistes majeurs. Dès le début, quand on me demandait ce que je cherchais à faire avec mes livres, j’avais tendance à répondre :  » Si j’arrive à faire un bouquin qui ressemble à une chanson de Lou Reed, j’aurais atteint mon but. » Les gens me regardaient en se disant : quel con, il mélange tout… Mais il y avait tout chez Lou Reed, le côté sulfureux, à la marge, cette voix à tomber, le rythme, le texte. Malheureusement pour moi, étant un musicien raté, je ne pouvais me servir que d’un seul élément — le texte — alors que j’aurais aimé en réunir plusieurs. »
Revenons un peu à la musique elle-même. OK, pour Dylan, Cohen, et le vieux Lou, mais avant ça, quel fut le premier déclencheur, et une fois faite la mise à feu, est-il devenu un rocker intransigeant ou bien a-t-il laissé ses oreilles — enfin, son oreille — ouverte aux quatre vents ?
« Côté pionnier, le premier pour moi, ça a été Gene Vincent, mais le jour où j’ai vu Elvis, ce beau gosse qui se tortillait bien, voilà, c’était ça qu’on cherchait… On avait pas du tout envie de ressembler aux acteurs ou aux musiciens français. Elvis, il débarque aussi avec un look, une attitude. Voilà, on avait enfin quelque chose à aimer en sachant que nos pères détestaient ça. Aujourd’hui, c’est l’inverse, les enfants écoutent la même chose que leurs parents. Longtemps après, les choses ont bougé pour moi avec des groupes comme Talking Heads. Le travail sur le rythme, les arrangements, ces types en costard-cravate, avec des lunettes, et qui étaient en même temps complètement cinglés… Ils m’ont ouvert la porte de plein d’autres musiciens, comme Steve Reich par exemple, ce qui fait qu’à partir de là je n’ai plus pu me contenter du rock. Je m’intéresse plus aujourd’hui à des groupes expérimentaux qu’au rock classique. Je découvre là des univers sonores fouillés, élaborés, et du coup la chanson rock me semble un peu trop cadrée, même si j’y reviens régulièrement. J’ai adoré le Clash, mais peut-être autant pour la musique que pour l’attitude, avec un penchant pour Sandinista. Au moment du grunge et de Cobain, je n’écoutais plus ce genre de musique. C’était devenu celle de mon fils. Trente ans de différence. »
Ça ne l’empêche pas de suivre toujours avec une attention zélée tout ce qui bouge sur la planète rock ou agrémentée.
 » Je me tiens au courant à travers les blogs. Blog roll, par exemple, où les gens mettent ce qu’ils aiment, avec des liens. En surfant un peu on tombe sur des trucs… Là en ce moment, je suis tombé sur une bande d’Australiens qui traficotent avec des Japonais, que des musiques bizarroïdes. Attention, je ne suis pas pour le bizarre à tout prix ! J’aime bien tomber sur des univers étranges et cohérents comme, par exemple, quand Lou Reed avait fait Berlin. Et surtout des univers sonores avec lesquels je peux travailler. Je travaille beaucoup en musique, au point d’avoir du mal à m’en passer. Tiens, Tenniscoats, par exemple, inconnus au bataillon. Proches de ce que fait un John Cage, par exemple, c’est-à-dire de la musique contemporaine qui intègre les bruits de la vie autour, qui laisse rentrer le monde extérieur dans le studio, un camion, des oiseaux, un chien qui aboie. Nous, on a été habitués aux supers musiciens, les Clapton et autres, et là, t’as le mec du coin avec un petit instrument tout pourri qu’il vient de piquer à son gosse, et qui arrive à en faire quelque chose d’intéressant. Il faut bien l’admettre : on n’a plus grand-chose à prouver aujourd’hui.
« En même temps j’aime bien aussi des choses plus classiques, mainstream, des groupes comme Arcade Fire. Tu vois toute la bande sur scène, ça s’élance et puis ça décolle, comme un bombardier. Là, récemment, je me suis racheté toutes les Violents Femmes, génial ! J’avais presque oublié. Et je les réécoute parce que mes enfants écoutent ça, et que ça m’a permis de les redécouvrir. J’ai repris les Residents, ou découvert Animal Collective, et leur goût de l’impro.
« C’est comme les livres. Un moment, tu vas avoir envie de retourner vers les classiques, les Melville, Conrad et Cie, d’autres, tu as envie de contemporains, et tu plonges dans McInerney. »
Ainsi va la vie avec Philippe Djian, écrivain-rock, pour les amateurs d’appellations contrôlées, écrivain tout court pour les oreilles, avec une oreille affûtée, ce qui ne court pas les rues tant que ça. A l’éternelle poursuite d’une nouvelle et ultime émotion musicale, comme il continue inlassablement, tel le capitaine Achab, à pourchasser la phrase parfaite, celle en accord avec « la vibration du monde ». La phrase bleue, comme il en est de la note.

© Antoine de Caunes, Dictionnaire amoureux du Rock, Ed. Plon, 2010.
Reproduction interdite


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L’intégrale de Doggy Bag en un seul volume !

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L’intégrale de Doggy Bag sort le 4 novembre en un seul volume aux éditions Julliard (896 pages, 29 €).

Présentation de l’éditeur :

Doggy bag, la saga du clan Sollens écrite en trois ans
par Philippe Djian est un succès qui a fait de nombreux adeptes. En
appliquant à la littérature les codes de la série télé, l’auteur le plus
américain des lettres françaises a réussi son pari insensé : nous tenir
en haleine avec le récit à rebondissements du destin extravagant d’une
famille de fous furieux. Cette année, il faudra compter avec un nouveau
cadeau incontournable : les six saisons réunies en un seul volume, six
succès d’affilée pour (re)découvrir le phénomène Doggy bag.
Tout
commence lorsqu’une belle inconnue entre, sans se faire annoncer, dans
le bureau des frères Sollens. À peine ont-ils le temps de la
reconnaître, stupéfiés, qu’une onde de choc traverse la ville et fait
trembler ses fondations. Quarante-cinq secondes plus tard, le
tremblement de terre cesse, mais l’existence de David et Marc Sollens
vient de basculer pour toujours. Après vingt ans d’absence, Édith, leur
amour de jeunesse, a fait sa réapparition, bien décidée à trouver lequel
des deux frères est le père de sa fille…
Inspiré par l’invention
permanente et jubilatoire des séries américaines – complots,
disparitions, réapparitions, mises en exergue d’un personnage en
particulier -, Philippe Djian exulte en se réappropriant tous les
ressorts de la série télé pour les transposer (voire les subvertir) en
littérature. Parce qu’il est passé maître dans l’art de créer des
personnages foncièrement humains, il nous attache malgré nous à des
individus aussi ordinaires que détraqués, dont le sort devient aussi
important que le nôtre. Jouant sur le double sens du mot saison, il va
même jusqu’à donner un  rôle de premier plan aux phénomènes naturels et
climatiques : séisme, pluie diluvienne, canicule et froid polaire, qui
ne contribuent pas à adoucir les mœurs de cette famille déchaînée. Une
expérience d’écriture hors norme pour l’auteur de 37°2 le matin et
d’Incidences ; une expérience de lecture délicieusement addictive pour
les nombreux fans de Philippe Djian, comme pour ceux qui ne le
connaissent pas encore.


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Philippe Djian invité des « Liaisons heureuses » (France Inter)

Colombe Schneck recevra Philippe Djian  dans « Les liaisons heureuses » le samedi 23 octobre, ainsi que Régis Jauffret. L’émission, diffusée sur France Inter (15h/17h), est disponible en archives durant 30 jours.

La page de l’émission (France Inter)

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Interview croisée à l’heure du déjeuner (en paix) avec Philippe Djian et Stephan Eicher [Avignews]

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Comment est née l’idée de ce « concert littéraire » ?

Stephan Eicher : Philippe était invité en ouverture du festival de littérature de Toulouse en 2007 et il se demandait : que vais-je faire d’une salle de 700 personnes ? Je lui ai dit : fais un peu de musique ! C’est né comme ça. C’est une lecture en musique, Philippe commence à lire un texte et j’improvise. La moitié des chansons ont été créées ensemble, les autres n’étaient jamais sorties mais on avait gardé pour elles une tendresse, un peu comme des enfants qui ont des problèmes à l’école et qu’on met sur scène.

Philippe Djian : C’est un terme inventé par Stephan, c’est l’idée du concert avec un type qui écrit des bouquins sur la scène. Ce que je fais ? Je le regarde et quand il me regarde je parle et je chante un peu, mais pas beaucoup. C’est comme quand quelqu’un vous accueille dans un endroit magnifique, j’espère ne pas être viré !

Vous n’êtes pas impressionné de passer côté scène ?

P.D : J’ai une habitude de lecteur, je lis mes livres régulièrement. Je ne vois pas le public mais surtout Stephan !

Avignon sera le dernier concert de la tournée, sera-t-il encore improvisé ?

S.E :Chaque concert est différent autrement ça serait ennuyeux. Philippe n’est pas un musicien pro, il n’a pas la technique de retrouver la même musique le lendemain. Je lui fais des tapis différents et il y fait des choses différentes à chaque fois.

P.D : À chaque concert, on crée des chansons. C’est un peu casse-gueule mais la prise de risque est minime, les gens qui viennent sont charmants et prévenants. Et je ne pense pas qu’on fasse des trucs très mauvais en plus.

Un disque sortira-il de cette expérience ?

P.D : Non, mais on a envie d’ouvrir à des invités. J’en ai parlé à Beigbeder par exemple, il était plutôt tenté. On pourrait faire quelque chose pour les gens qui ont envie d’écouter les écrivains.

S.E : Pas de disque de ce concert littéraire mais on travaille sur un projet de livre et de mini-films avec des chansons qui n’ont jamais trouvé de maison.

Si vous ne deviez retenir qu’une seule œuvre de l’un et l’autre ?

S.E : Son prochain bouquin… Philippe en lira peut-être quelques pages pour le concert d’Avignon, c’est magnifique.

P.D : « Dis moi où » est vraiment la chanson de Stephan qui me touche le plus, ça ne s’explique pas toujours…

Comment s’est passé ce Bal du 14 juillet ? (ndlr, Stephan Eicher a participé au Bal organisé par le Festival d’Avignon)

S.E : J’ai adoré, j’aime ce festival plus vivant que la musique d’aujourd’hui. Quand Rodolphe Burger m’a demandé de participer j’ai tout de suite accepté. C’est un de mes concerts préférés dernièrement.

Quelle différence entre l’écriture d’un roman et une chanson ?

P.D : Il y a des points communs, l’écriture ça démarre sur un bout de mélodie ou 3,4 mots. Je ne suis pas un écrivain à idée, les romans et la littérature ne sont pas toujours les lieux les mieux adaptés pour une idée. Quelques mots me viennent, je cherche la rime, le rythme…

Propos recueillis par Delphine Michelangeli


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Entretien avec Philippe Djian (Paris Normandie, 28/09/10)

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