Préface à « Claude Lazar », de Francis Parent (Ed. Art in Progress, 2006)

 

 

Claude Lazar

 

« Les acteurs ne sont pas encore là, mais ils vont arriver. Les décors sont en place. Le jour se lève, les ombres s’éloignent ; Les titres évoquent des bribes de dialogues, des pensées fulgurantes, des rires, d’innocents lambeaux de quotidien. Il ne reste plus qu’à attendre.

Il y a des lits, des fauteuils, de l’espace. Tout est prêt pour les accueillir ; Maintenant, ils devraient arriver. Non, Les sièges semblent confortables, les matelas de bonne qualité.

Je ne sais pas si Claude Lazar parle d’avant ou d’après, à la réflexion. Si  l’on doit voir dans son travail l’imminence de l’occupation ou la trace d’un passage. En tout cas, les particules de poussière demeurent en suspension, tourbillonnant sur elles-mêmes.

Il est rare qu’un artiste fasse à ce point état du vide, de l’absence. Encore plus rare qu’il le fasse avec une telle obstination et une telle franchise. Ce vide est tellement vide qu’il s’oblige à y placer quelques pièces de mobilier pour ne pas être accusé d’exagération morbide et par là donner à penser que ce monde est effrayant, ce qu’il n’est pas, bien sûr, le monde est simplement tel qu’il est, d’une aridité somptueuse, permanente, silencieuse et lisse.

Plus un homme est solitaire et plus il a le sourire facile comme le combat d’un rayon de soleil contre les parois d’une chambre obscure, une fenêtre ouverte sur le néant du ciel ou la silhouette d’une femme à condition qu’elle soit toujours de dos. Plus un homme peint de chambres vides et plus sa vie s’emplit. Plus il grandit et plus l’univers se fige, et rapetisse, donnant parfois un pur joyau, un pur désespoir authentique, sans chichis. Au moins sommes nous sûrs de ça. Au moins sommes nous sûrs de la justesse du regard intérieur. Comme du silence de ces pièces où les parquets ne grincent pas.

Philippe Djian »

 

Dernière ligne droite, de Claude Lazar - 2005

 

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« J.D. Salinger, une extraordinaire lumière », par Philippe Djian

J. D. Salinger, une extraordinaire lumière

Bill Walton. Le géant qui jouait pour les Celtics. J’avais loué sa maison à Cambridge, Massachusetts. Très bien, très belle maison. Sauf que les lavabos m’arrivaient au milieu de la poitrine. Je devais également monter sur un truc pour me raser.
Il avait des mains énormes : un ballon de basket tenait dans sa paume comme une balle de ping-pong dans la mienne, ce genre de proportion. Et un soir, il me la plaqua sur l’épaule – je crus que le plafond s’écroulait – et il me fit : « Salinger ? Tu veux dire Jerome David ? Celui de L’Attrape-Cœurs ? » J’acquiesçai. Nous étions assis sur la véranda, guettant un raton laveur, son ombre de géant et la mienne toute petite, la bestiole nous ayant déjà ravagé deux poubelles. « Si tu veux, me dit-il, je vais l’appeler. Je vais l’appeler, okay ? »
M’étranglant, je vaporisai, dans un spasme, la moitié de mon Pepsi. Bill me donna quelques tapes dans le dos tandis que mes yeux s’emplissaient de larmes. Et c’est ainsi que l’histoire a commencé. Par une nuit de pleine lune, non loin d’Harvard Square – la chasse au raton laveur était ouverte et Bill voulait corriger ce fils de pute.
Donc, retrouvant mes esprits, je suppliai Bill de ne pas appeler Jerome David Salinger, de ne pas déranger J. D. Salinger, car cet homme, ce magnifique écrivain, ne voulait plus voir personne depuis belle lurette, si bien que pour ma part j’aurais préféré mourir plutôt que…
Bill composa le numéro de téléphone sous mes yeux. Je lâchai un hoquet.
Depuis que son genou était niqué, Bill passait souvent à la maison pour voir si tout se déroulait correctement, si nous n’avions besoin de rien, si je n’avais pas démoli son antenne satellite ou touché à ses encadrements du Grateful Dead ou abîmé son broyeur.
« Et voilà. Le tour est joué, fit-il. Demain, au Walden Pound. J’apporterai quelques bières. A moins que tu ne veuilles t’en charger.
On prend nos maillots de bain ? » demandai-je.
Au matin, lorsque Bill vint me chercher – il rentrait avec difficulté dans sa Grand Wagoneer blanche et verte – je n’étais pas encore sûr de ne pas m’enfuir au dernier moment.
« A ce point-là ? »
s’étonna Bill, claudiquant à mes côtés, me fournissant ainsi une protection bienvenue contre la lumière directe du soleil qui flamboyait sur la forêt. J’opinai, m’enserrant des bras la poitrine avec force. Je me sentais oppressé. Nous passâmes devant les restes de la cabane de Henry David Thoreau. Le lac Walden miroitait en contrebas.
« Toi, qui est ton héros ? lui demandai-je, tandis que nous dévalions un tapis de feuilles mortes semblable à une coulée de lave. Bon, peu importe. Eh bien pour moi, J. D. Salinger… » Je ne terminai pas ma phrase car nous venions de déboucher au bord de l’eau. Eblouissant.
Eblouissant. Bill me pinça le gras du bras et me désigna un groupe d’une demi-douzaine de pêcheurs à l’oeuvre. Jerome David S. était le dernier en partant de la gauche. Les sapins se balançaient dans l’air doux. Je faillis flancher. Heureusement, j’avais emporté en prévision une pleine gourde de Jack Daniels coupé de Coca.
Les pêcheurs se trouvaient installés dans de grosses bouées, plus grosses que des chambres à air de camions. Certains possédaient une petite télé, d’autres un assortiment de thermos, de timbales, de boîtes à gâteaux. Un système de combinaison de caoutchouc maintenait le bonhomme au sec. Chaque bouée était équipée d’un petit parasol.
Quoi qu’il en soit, je ne pouvais faire un pas de plus. Pas un seul. Mon cœur cognait. J’imaginais que Jerome David allait sortir une arme de son embarcation et nous abattre comme des chiens sur la rive avant même que nous ne l’eussions dérangé, et par avance je lui donnais mille fois raison. J’admirais tellement cet homme.
Je le voyais dodeliner doucement la tête – le casque dont il était affublé me permettait de penser qu’il écoutait de la musique indienne, très en vogue à l’époque. Cet homme était génial.
Il avait effacé ses traces et se cachait sous l’apparence d’un paisible pêcheur à la ligne, lunettes sombres et casquette In-Fisherman. Fabuleux. J’étais estomaqué par tant de matière romanesque derrière laquelle flottait une longue rangée de sapins, celle-là même qu’avait contemplée Henry David Thoreau en posant son sac le 4 juillet 1845 avec l’intention d’aller piquer une tête dans le lac Walden – où déjà devaient frétiller de beaux poissons.
« J’y crois pas. T’as la pétoche ? »
ricana Bill.
« La pétoche de quoi, imbécile ? » répondis-je tandis qu’une extraordinaire lumière irradiait du point précis où se trouvait J. D. un instant plus tôt, bleutée, aveuglante, stridente, et qu’il s’élevait au-dessus des sapins par la seule force de son esprit. Epatant. Absolument génial.

Ce texte est paru initialement dans le journal Le Monde, (11/08/06)

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« Le choeur des anges », par Philippe Djian

carver

Comment appeler ça ? Comment appeler cette réticence ?
Quand on ne veut pas partager avec n’importe qui. Comment appeler ça ? En tout cas, je n’y peux rien. Je ne vais pas me mettre à hurler, à crier dans tous les coins Raymond Carver !
Raymond Carver ! comme un malade mental. Ne comptez pas là-dessus, désolé.
L’intimité, qu’en faites-vous ? Je ne blague pas, l’intimité avec un écrivain, qu’en faites-vous ? Je n’ai pas envie de voir les bouquins de Raymond Carver fleurir dans toutes les mains, désolé. Par exemple, si ma femme avait un amant, je n’aimerais pas qu’il les lise. Non, je me sentirais blessé.
J’entends déjà des protestations. Qu’importe. Elles sont déjà loin.
Je n’ai pas tellement aimé Short Cuts. Par moments, il me semble que j’ai détesté ce salopard de film. Mais je dois admettre que parfois, Altman a vu juste. Il s’y est pris avec la légèreté d’une pierre, en particulier lors des enchaînements, mais le parfum carvérien, l’inimitable parfum carvérien, l’entêtant parfum carvérien, subsiste. Irrépressible.
Car tout vient de la phrase, bien entendu. De la perfection de la phrase. De son rôle matriciel. Faites un peu silence, une seconde. Vous entendez ça ? Vous entendez le chœur des anges? Vos poils ne se hérissent-ils pas sur vos bras ? Si ? Vous sentez ?
Prenez les nouvelles, prenez les poèmes, prenez tout ce que vous voulez de Raymond Carver. L’étincelle se produira. La machine se mettra en marche. Le parfum envahira l’espace. Peu d’écrivains ont cette grâce. Peu d’écrivains parviennent à chevaucher le monde, à le maîtriser, à rendre compte. On va dire quoi, une poignée par génération ?
Les poèmes rassemblés ici sont un bon moyen d’y voir clair – le travail sur la longueur, sur le rythme, sur l’éloquent déhanchement de la phrase, sur l’angle de la vision, les harmoniques, etc. Quoi qu’il en soit, il semble que plus un homme en a sur les épaules et sur le cœur ou en travers de la gorge, plus il gagne en légèreté – et s’il s’appelle Raymond Carver, sa voix se change en cristal et gagne encore en éclat, en précision, et illumine le moindre visage, le moindre geste, le moindre mot de l’intérieur, donnant ce ton magnifique.
Pour certains, il s’agit d’une écriture minimale. Vous aussi ? Vous êtes confondu par tant d’ignardise? Ne rien y connaître à ce point-là, faut quand même se lever de bonne heure, non ? Ou encore d’une écriture minimaliste. Vous aussi ? Vous pouffez brusquement derrière vos doigts ? Vous hoquetez ?
“ C’est quoi, cette vie, se demande-t-il, cette vie où un homme est trop occupé pour lire des poèmes ? ” On voit exactement ce qu’il veut dire. Et tout est comme ça. Tout est aussi clair. Tout brille jusqu’à l’incandescence. Tout est aussi merveilleux que vous l’aviez imaginé. Forcément, vous vous êtes installé. Vous avez ouvert ce livre, avec le titre qu’il décroche ici, La Vitesse foudroyante du passé, qui n’est pas un si mauvais titre, mais qui ne rend pas très bien, selon moi, cette idée de profondeur, d’immersion, de silence à découper au couteau, de nature, de jour qui se lève, de froideur désespérée: de tiédeur lancinante, de pêche en rivière, de pêche en mer, de pluies, de rosées, de ruptures qu’évoque parfaitement bien le titre anglais Ultramarine avec sa couverture dans les bleus. En tout cas, vous avez ouvert ce livre et vous ne songez plus qu’à me remercier. Normal. Ecoutez, je tiens à vous mettre à !’aise. Vous ne me devez rien du tout. Absolument rien. Tout le plaisir a été pour moi.

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Ce qui est difficile, c’est de pouvoir ouvrir un autre livre, ensuite. Il faut se forcer. A quoi bon, se dit-on. Pourquoi perdre son temps? C’est quoi cette vie où un homme est trop occupé pour lire de la poésie ?  Le côté alcoolo, le côté prolétaire. Difficile à digérer, chez certains. Difficile de voir ce gars balancer des poèmes et des nouvelles comme autant de gerbes lumineuses au milieu de leurs ténèbres -,étant ce qu’il était, sortant d’où il sortait – d’une poubelle ou du fin fond du néant -, de voir un tel gars tirer le monde à lui, sous leur nez, écrivant comme un dieu. La célèbre photo de Marion Ettlinger révèle l’étonnante rigueur/vigueur de la phrase carvérienne, sa sourde cadence, l’aérienne intensité, la brutalité mais aussi la douceur et l’humeur facétieuse. Il est assis là, manches retroussées, en polo sombre, le coude sur le dossier d’une chaise, formant un carré, le buste légèrement penché en avant, archi-séduisant, totalement habité. Mais aussi, tout dépend de ce que l’on cherche. Tout dépend, bien entendu, de ce qu’on attend d’un écrivain – entre autres ce pouvoir de consolation dont parle Richard Ford, ce pouvoir d’embellir la vie.

Ce texte est paru initialement dans Les Inrockuptibles n°543, 25/04/2006

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Doggy Bag 1


Doggy Bag – Philippe Djian
envoyé par editionsjulliard. – Films courts et animations.

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