« Se tendre un miroir », par Philippe Djian (Libération, 01/02/14)

Philippe Djian

45) Ah, voilà, je crois que je viens de comprendre pourquoi je suis un auteur de fiction. Voilà, c’est parce que la réalité me dégoûte. Parce que le monde me désespère. Ce monde est à vomir. Je blague. Arrêtez, je blague. Je sens l’hiver qui arrive, c’est tout, qui commence à glacer les os. Je blague. Nous allons bientôt cailler des meules. J’essaie de le prendre avec philosophie. C’est drôle, à 20 ans, j’avais l’impression d’étouffer et je sens que ça revient aujourd’hui, j’ai tendance à tirer sur mon col pour me donner de l’air et j’ai la bouche atrocement sèche aussi. Lorsque nous serons en hiver, un petit panache de vapeur sortira d’entre mes lèvres. A moins qu’on ait pulvérisé la moitié de la planète d’ici là, que nous nous soyons anéantis d’une manière ou d’une autre. Quoi. Non mais je plaisante. Celui qui n’a pas d’humour finit par crever sur place et personne ne le regrette, personne.

46) Belharra était formidable cette année. De la côte, la vague géante était déjà superbe, mais sur YouTube, elle était fantastique. J’ai vu les deux. Je me suis demandé pourquoi j’étais allé me les geler en plein vent, sans parler des encombrements du retour. Nous en sommes là. Englués dans un moment crucial de notre histoire – figés devant la vague sombre dont nous ne prenons pas la mesure et qui se rue sur nous dans un grondement.

47) Je pense à ceux qui s’étranglent. Je pense à ceux qui gémissent de rage, qui sont blancs de colère. Je pense aux gardiens de la Morale. Je pense à l’Inquisition. Je pense à notre irrésistible chef. Nous avions besoin d’un peu d’air pur et il nous l’a donné, enfourchant son scooter à la nuit tombée, filant comme un voleur, ivre de liberté, rose de désir, plein de vie, respirant, mettant les gaz. Je pense à tous ceux qui se trouvent mal dans les chancelleries. Je pense à ceux qui n’ont pas encore découvert la noirceur de leur âme.

48) Car l’heure arrive toujours, le rideau se déchire, et là, ce n’est pas très drôle. Se tendre un miroir, découvrir la noirceur de son âme, se regarder droit dans les yeux, je connais des sports moins violents. J’en ai mal pour eux. Je mesure très bien la hauteur de la chute, j’entends le formidable choc. Mais qu’ils ne viennent pas dire qu’ils n’ont pas été avertis. Qu’ils ne viennent pas dire qu’ils ne savaient pas. La Vérité finit toujours par se montrer, elle est programmée pour ça, un jour ou l’autre, les masques tombent. J’ai connu un type qui s’est soudain découvert si laid et si stupide qu’il en a perdu la tête. Avant de se jeter sous le métro qui en a fait de la chair à saucisse, il a gémi durant des jours, on a fini par me l’apprendre. Ça ne m’a pas surpris. Il paraît qu’il a pleuré comme un enfant. Beuglé. Mais il aurait voulu quoi, s’en tirer avec le sourire, peut-être. Et les autres. Mais tous ces gens imaginent quoi. Que rien ne se paye. Qu’ils ont droit à je ne sais quelle putain d’erreur. Or, l’estime de soi est la seule chose qui vaille. Qui nous rend fier d’appartenir au genre humain. Voilà, c’est dit.

49) «C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal», Hannah Arendt.

50) De mon bureau, par-dessus les toits – sixième, sans ascenseur – j’aperçois l’Odéon, la Sorbonne. Je suis comme sœur Anne. En attendant, je compte soixante-treize cheminées qui fument, belles et mélancoliques. Je leur souris. Ceux qui pensent que je passe mon temps à me promener au bord de l’océan, à me la couler douce, etc. se trompent. Je n’en suis pas encore là. Pour commencer, je ne surfe pas.

51) A Davos, les patrons retrouvent leur optimisme. Quelque part, ailleurs, le Collegium international lance un appel pour une gouvernance mondiale. «L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.» Si l’on me demande si je suis prêt à donner les pleins pouvoirs à Michel Rocard, le coprésident de la chose, je réponds oui. Oui, tout de suite. Plus de temps pour les détails. Cessons de tergiverser. Place aux hommes qui ont une vision et qui œuvrent pour le bien commun. Collegium international. Renseignez-vous. Parlez-en autour de vous. Enfoncez le clou.

52) C’est une énorme bataille à livrer. Davantage qu’une montagne géante à renverser, qu’un océan à boire. Une terrible bataille. Nous avons peu de chances de la gagner, mais nous allons nous battre. Nous allons rester debout. Même dans l’adversité, nos cœurs glacés resteront impénétrables. Les enfants des enfants des enfants de nos petits bouts de choux se souviendront encore de nous.

Philippe Djian, Libération, 01/02/14

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4 réflexions au sujet de « « Se tendre un miroir », par Philippe Djian (Libération, 01/02/14) »

  1. Merci.
    Non vraiment. Merci. Je jubile et je m’étrangle d’une allégresse toute printanière. Consommons les saisons tant que ça dure.

    Y’a un truc qui me fait peur c’est la citation d’Hannah Harendt : le vide de la pensée c’est juste la mort cérébrale, non ? Or, le mal ne peut pas se nicher dans la mort. La mort n’est pas du domaine de la morale. Cela reviendrait à dire que nous sommes fondamentalement structurés par le mal, une sorte d’entité. Alors qu’en fait non.
    Hein ? Faut pas dire ça ?

    Quand à moi, j’aimerais bien que ma tête arrête de carburer de temps en temps. J’appelle de tous mes vœux la panne sèche, les yeux vides fixés sur le Rien (je sais, le rien c’est déjà quelque chose. Le Rian alors), l’esprit vacant, le luxe suprême de l’oisiveté stérile, la flemme, un poil dans la main les pieds en éventail. Juste pour voir si les mouches font plus de choses que moi. Cela ne s’invente pas la vie d’une mouche, buter sur la même vitre, le même obstacle et y revenir encore, narguer l’oisif terriblement concentré sur ce Rian complètement détruit par la seule présence de cette conne, du genre fais ce que tu veux je m’en fous. Déjà, il lui faut de la suite dans les idées reconnaissons-le, être obstiné et ça, on nous dit que c’est une qualité, on peut dire obtus aussi , ce qui revient à réintégrer la suite des qualités ci-dessus.
    C’était pour rire mais je n’y arrive pas. Je fais définitivement plus de choses que la mouche : je pense, moi monsieur. A la tuer.

    Je pense que nous sommes condamnés à réfléchir et à imaginer. Nous, les humains, nous sommes maudits, marqués au fer par une imagination illimitée qui nous raconte des histoires, entre autre la Notre, la Grande forcément, sur lesquelles on se raconte encore des histoires (la bible, meilleur roman à ce jour), c’est sans fin. Ainsi que des concepts. A t-on jamais vu le mot Justice quelque part ? Et le mot Beau, et celui de Vrai ? Pure création de l’esprit que nous nous sommes engagés à croire (hé, les mecs ce n’était qu’une croyance) à fond.

    Une espèce entière repose sur l’affabulation, celle de son importance, de sa création, de son origine, de ses racines. Drôle de genre ces humains. Du jamais vu, même à la télé. Tous des tarés mégalos (sauf moi). Par contre, on est super fort pour tracer la frontière entre le mal et le bien. La folie et les autres. C’est scientifique, déconnez pas.
    La poutre et l’œil : petit conte pour adulte.

    Après on s’étonne qu’il nous soit si facile de détruire la nature. Rien de plus simple, on s’en fout. Seule compte notre activité affabulatrice. Nous vivons sur le rêve de notre réalité. Comme un bouddha calé en position confortable sur son socle. Indétrônable. Intemporel. Moi je dirais qu’on n’est pas encore né. Peut-être sommes-nous encore dans la matrice, la même que celle de Superman en route vers la terre. Petite bulle adaptée à son petit corps dans laquelle on lui balance toutes les informations relatives à son passé, futur et présent dans le désordre. Une vie d’abord intellectuelle avant que d’être corporelle. C’est du forçage de bourrage de crâne. Pire qu’à Science Po. Ensuite, nos politiciens se découvrent un corps vers 60 ans, pipi-caca. Forcément, y’a régression.
    C’que j’en dis…

    La planète n’est qu’un support, la toile du peintre. Le peintre qui projette au pistolet rageusement ses jets de couleurs, petit théâtre de son univers intérieur. Un gamin de trois ans qui teste son nouveau jouet. Avant de le jeter, désabusé. Rien à foutre, il reste une malle entière de jouets achetés à crédit par des parents qui ont préféré se serrer la ceinture. Frigo vide, écran plat. Et sur l’écran, une image qui tourne en boucle, celle du festin nu qu’il aurait du déguster, qu’ils auraient aimé peut-être. Allez les enfants, ce soir on salive ensemble. programme gustatif. Attention, vous êtes prêts, j’appuie sur le bouton, Oh TF1, ils sont gentils. Ils nous disent qu’il faut toujours être gais même quand on a faim. De toute façon, la faim n’est qu’une vue de l’esprit. Suffit de ne plus y penser, elle disparaît.
    Il faut éviter le traumatisme de la différence dans la cour de récréation, vous comprenez. Même jouet, tout va bien. L’insertion est en route. Ouf, sauvé des eaux Boudu.
    Finalement, il fait chier, Freud.

  2. J’adore ce que vous faites.
    Merci.
    Vraiment.
    C’est très important pour vivre d’avoir des lectures réjouissantes.
    C’est même indispensable.

  3. Je me demande comment je peux faire pour voir mon âme afin de l’améliorer si jamais elle est malsaine.

  4. Comme chacun le sait, l’âme se situe aux alentours du coude. On l’appelle aussi l’huile de coude, car elle fluidifie la circulation entre nos deux cerveaux, qui eux se situent l’un au ventre, l’autre dans le crâne. Nous avons donc 2 âmes : une âme droite, l’autre très gauche. En tout cas, toutes deux indépendantes du tronc central, libres de circuler dans tous les sens.
    Place tes deux coudes côte à côte comme si tu montrais des signes d’adoration pour ton propre visage. En effet, invoquer son âme demande un rituel vieux de plusieurs milliards d’années. On ne peut rien changer sous peine de graves sanctions. Tu peux mettre éventuellement Janis Joplin sur ta platine pour accompagner le mouvement ascendant et aussi séduire l’Âme divine.
    La réaction ne se fait pas attendre. Si ton âme est endommagée, la droite repousse immédiatement la gauche et vice versa. Tes deux bras raides comme des piquets te feront ressembler à une croix hébétée. On dit aussi « Porter sa croix ».
    Pour l’améliorer, voir la recette du gigot avec ficelle, sel et poivre. Cuisson éternelle. Bouteille de gaz garantie.

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