« Rock around en cloque » (Léa Lejeune, Libération, 14/11/12)

Love Song, Philippe Djian

Philippe Djian revient avec une histoire d’amour lasse sur fond de crise du disque.

L’an dernier dans « Oh… », Philippe Djian se glissait dans la peau d’une quadra indépendante prise entre son fils qui peine à grandir, son amant qu’elle partage avec sa meilleure amie et son violeur qu’elle se surprend à apprécier. Une expérience qui lui valut le prix Interallié. Cette année, avec Love Song, il s’attaque à un univers plus familier, celui du rock. Parolier de son ami Stephan Eicher depuis des années, c’est pourtant la première fois qu’il situe une de ses intrigues dans ce milieu, infiltré grâce à un personnage qui a pris beaucoup de lui.

Daniel, musicien, la soixantaine passée, écrit en une nuit sa dernière love song. Le résultat, Comment oses-tu ?, est dark, mélancolique.

C’est que Rachel, sa femme, vient de se réfugier, en larmes, dans le nid matrimonial. Elle l’avait pourtant plaqué huit mois plus tôt pour aller vivre avec son amant, musicien de seconde zone. Une deuxième chance pour le couple ? Pas de bol, Rachel est enceinte du Judas et pas prête à concéder au moindre effort. Le couple se reconstruit à sens unique sur les cendres de la relation précédente. Malgré son infidélité, Rachel garde intacte une rancune pour une vieille dispute. Des cicatrices sur ses jambes en sont les témoins.

En face, Daniel tente de réveiller le désir sexuel éteint de sa partenaire et se prépare à élever l’enfant d’un autre, sa culpabilité en bandoulière. Comme souvent chez Djian, le sexe est un acteur de l’histoire. Ici, il brille par son absence, souligné par la frustration d’un homme et le désir d’une femme qui renaît si doucement qu’on peine à croire à sa sincérité.

Il y a deux histoires en une dans Love Song : une d’amour blasée, une autre sur l’industrie musicale en déclin. Car Daniel doit en même temps préparer son prochain album et composer avec son producteur, Georges, ancien pote rangé pour être mieux payé. «Tu es de plus en plus sombre. Voilà ce qu’il y a. Continue dans cette veine et ça ira de mal en pis», lui balance-t-il. Avant de lui arracher «deux chansons moins sombres, plus peinturlurées», deux sacrifices imposés au musicien intègre. Page après page, la rock star – «en dehors de Leonard Cohen, je ne vois pas qui peut te faire de l’ombre» – rivalise avec des forces qui le dépassent et une maison de disques qui l’abandonne. «N’appelle plus ça une maison, par pitié. Ce n’est qu’un simple repaire de nazes qui ne connaissent rien à ce métier et rien à la musique et qui n’ont jamais eu d’autre ambition que de s’en mettre plein les poches.»

En bref, un personnage tendance mélancolique se retrouve pris dans une situation où tous les éléments s’acharnent contre lui, une situation récurrente chez Philippe Djian. Daniel est partagé entre son instinct de survie et un laisser-faire autodestructeur. Pour affronter ses épreuves, il est – mal – épaulé par son ami et agent, Walter, accessoirement le frère de Rachel, sévèrement brouillé avec la belle.

C’est à travers sa voix que Djian fustige ce personnage féminin égoïste et rancunier. Il reste le réconfort apporté par Amanda, prostituée du troisième âge et toxicomane. La tendresse de l’auteur est pour elle : Daniel lui porte secours plusieurs fois, comme autant de moyens de se distraire de son quotidien. Mais la force de Love Song, c’est surtout la construction du récit. Dès les premières pages, on sent planer une menace. Sans trop savoir d’où elle vient. Elle se dessine par petites touches au fur et à mesure. Le rythme de l’histoire est dynamique, appuyé sur des rebondissements trashs, voire incongrus. D’où la surprise.

Léa Lejeune, Libération, 14/11/12.

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