Philippe Djian: « Tout mon travail porte sur la langue » (La Dépêche, 12/10/14)

 

Ph. Djian

C’est à Fitou dans l’Aude qu’il a connu le début du succès. Premier recueil de nouvelles écrit entre deux chantiers, puis 37,2 qui sera porté à l’écran par Jean-Jacques Beineix et tourné à quelques encablures. Depuis, Philippe Djian, 65 ans, a bourlingué, au gré de ses humeurs et de ses envies. Il se partage désormais entre Paris et le Pays basque en étant tout entier livré à l’écriture, avec une rigueur métronomique, mu par la passion des mots.

Brasserie parisienne avec vue sur le Jardin du Luxembourg. Philippe Djian est devant un café et pense avec nostalgie au Pays basque. Chéri-Chéri, son nouveau roman vient de sortir, il est déjà sur autre chose.

Êtes-vous toujours passionné par la littérature américaine ?

Oui parce que c’est celle où je trouve qu’il y a le plus de nouveauté, le plus d’effort au niveau de la langue, le plus de recherche, mais j’aime bien les Russes, j’aime bien les Japonais. Ils se servent de quelque chose dont on a peur en France, c’est «l’entertainement». Je pense qu’on peut véhiculer de grandes idées, c’est toujours les mêmes, la passion, l’identité, la rédemption… et qu’on peut les traiter d’une manière un peu plus divertissante, dans le bon sens du terme

C’est le sens de votre travail ?

Oui, moi, c’est à travers la langue que j’essaie de le faire. Tout mon travail porte sur la langue ; les histoires viennent toutes seules. Chaque paragraphe amène sa nouveauté, m’engage dans quelque chose qui m’intéresse.

Cela vous permet de tenir le rythme d’un livre par an ?

Oui, et au fait que je suis un écrivain français, pas un Américain qui réside dans une université et qui en vit même s’il ne publie que tous les cinq ou six ans. Mon métier c’est écrire des livres, donc je m’y remets facilement. Je ne fais pas d’enquête, je ne me renseigner : si je ne sais pas, eh bien je ne sais pas. Et je revendique d’être auteur populaire dans le bon sens du terme. On est là pour mettre un livre dans les mains d’une personne en espérant, même si ça ne va pas lui changer sa vie, que ça change son regard…

Dans Chéri-Chéri, on est dans le dédoublement ?

Oui et plus même parce qu’il y a trois personnages dans un, il y a trois mondes. Celui de la mafia, celui de la littérature, et le soir il y a encore un autre monde. Dans Chéri-Chéri, c’est l’idée qu’on peut se transformer, qu’on peut passer du masculin au féminin : ce n’est pas traité d’une manière abrupte, ce n’est pas sur le genre mais ça me parle et j’ai envie d’en parler.

Et cela donne une sensation impressionniste ?

Oui un peu, j’aime bien aussi dans une histoire le fait qu’elle n’est pas étirée de la même longueur. Il y a des moments ou ça s’étire beaucoup parce qu’il se passe peu de choses, et d’autres où c’est un regard sur quelque chose et ça va prendre une page : on vit comme ça, on n’a pas une vie régulière. Et avec cette idée que je ne suis certainement pas le genre d’auteur qui va révolutionner la fiction : mes histoires ne sont pas d’un seul coup incroyables comme celle racontée par Édouard Louis par exemple (En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil). Moi, c’est la langue : j’ai l’impression que de ne pas mettre un point d’interrogation après une interrogation, si on se débrouille bien pour qu’il n’y ait pas de confusion, ça donne une autre sonorité. Mais je ne suis pas comme Céline ou Duras, je ne vais pas révolutionner la langue.

Ne retrouve-t-on pas les mêmes personnages dans vos livres ?

Oui, je me suis toujours moqué des gens qui réécrivaient le même livre, mais je me rends compte que je fais ça, mes personnages sont interchangeables, des fois un homme, des fois une femme.

Êtes-vous déjà sur le prochain ?

Oui, je travaille déjà sur un nouveau roman. Le point final m’insensibilise, le roman ne m’appartient plus. J’espère que ça fait juste un peu bouger les choses. Aujourd’hui beaucoup ne savent pas pourquoi ils écrivent, c’est pas ça la littérature, la littérature c’est les gens qui ont fait de moi ce que je suis, Faulkner, Hemingway, des gens qui m’ont humainement fondé.

L’écrivain, c’est celui qui permet de se poser dans ce brouhaha, dans ce flux d’info ?

Oui mais en même temps qui vous donne des directions, qui vous apporte une part de sa vision du monde. Des gens qui nous aident à vivre. Je dis souvent c’est Raymond Carver qui m’a aidé à traverser la rue : si vous vous imprégnez d’un auteur, de son univers, vous allez traverser la rue d’une manière différente… un écrivain ça change la vie. Ce qui m’intéresse c’est le passage…

Que feriez-vous si vous aviez 20 ans aujourd’hui ?

Ah ah, bonne question ! Avec l’expérience que j’ai aujourd’hui ou non ? Je crois qu’écrire c’est un truc incroyable. J’écrirais en espérant en vivre, c’est la question que je ne m’étais jamais posé quand j’ai commencé. Les premiers trucs que j’ai écrits ont été publiés tout de suite, j’ai évolué devant tout le monde.

Comprenez-vous la sinistrose ambiante ?

Oui parce que dès qu’on commence à parler argent… Quand j’étais jeune écrivain je disais «quand je ne me sens pas bien je ne vais pas chez le médecin, je vais chez mon libraire». Ce n’était pas une boutade, c’était vrai, et c’est arrivé souvent, je tombais sur John Fante et ça allait mieux… Si un jour je pouvais faire que mon voisin de table lise avec la même révélation un Hemingway… Je crois que la littérature et la langue peuvent vous aider à considérer le temps d’une autre manière, ça change la perception du temps.

 

Propos recueillis par Sébastien Dubos

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2 réflexions au sujet de « Philippe Djian: « Tout mon travail porte sur la langue » (La Dépêche, 12/10/14) »

  1. C’est vrai, la littérature change la perception du temps. Les siècles se répondent en écho. Au point de devenir un problème : ne plus vivre sur la même longueur d’heures. Que dis-je ! De micro-secondes. Le temps des autres, s’entend. Le rythme ambiant fait d’extériorité et de brutalités sonores. Pas de place pour ceux qui aiment les chats, le silence, la douceur. Ou alors c’est un combat. Trop crevant. Je préfère m’étirer dans le temps, ça fait du bien au corps. La flemme pour certains, l’instant présent pour d’autres.
    Le temps biologique, le temps psychologique, l’univers, le multivers, etc. Tout ça renvoie à un noyau intérieur dont on ne connaît pas le mystère et c’est mieux comme ça. Pour la fluidité.

  2. Oui 2 c’est déjà ça. On apprend la douceur grâce aux chats. Sauf que mon chat est un hérisson. C’est un hérisson qui piquait qui piquait et qui voulait qu’on l’caresse, resse resse. On l’caressait pas papapapa, non pas parce qu’y piquait pas mais parce qu’y piquait. Ploum ploum…

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