Philippe Djian : “Il y a des gens qui utilisent les tablettes pour faire les malins” (Les Inrocks, 24/03/12)

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Ebooks, tablettes, vente en ligne, livres enrichis : le numérique modifie en profondeur le monde de l’édition, de la création à la diffusion. À l’occasion du Salon du livre, état des lieux d’une révolution en cours en compagnie de Philippe Dijan.

 

Quel rapport entretenez-vous avec le livre numérique, les tablettes et autres liseuses ?

Je ne suis pas hermétique, mais ça m’emmerde. Je ne trouve pas ça agréable. J’ai besoin d’avoir du papier dans les mains, de tourner les pages. J’aime bien avoir un gros livre entre les mains, voir l’effort que je fournis. Il y a des gens qui utilisent les tablettes pour faire les malins, parce que ça fait moderne. Mais il y aura toujours des gens qui aimeront les livres imprimés. Reste que j’ai beaucoup de mal à me mettre dans le camp de ceux qui refusent parce que c’est à cause de ce genre d’attitude qu’on vit dans une société bloquée. Et puis on ne peut pas aller contre ces nouvelles technologies.

Vous avez déjà pensé écrire un livre enrichi ? Vous qui citez beaucoup de morceaux de musique dans vos livres, vous pourriez ajouter du son, des liens vers des clips…

Je me suis longtemps amusé à donner des références musicales dans mes livres, mais parfois seulement d’un point de vue littéraire, pas forcément dans l’idée qu’on pourrait un jour cliquer dessus. Mon ami Stephan Eicher a réalisé un objet hybride autour de Jean-Jacques Rousseau, une promenade audio avec des lectures etc… Là, ça se justifie. Si je suis obligé de recourir à ça, ça veut dire que je ne sais plus écrire.

En tant qu’écrivain, est-ce que vous vous sentez menacé par le numérique, notamment en ce qui concerne le droit d’auteur ?

Le même problème se pose aujourd’hui aux écrivains que celui qui s’est posé aux musiciens. Les maisons de disque n’ont pas été foutues de décider d’un moyen de rémunérer les artistes lésés par le téléchargement. Les éditeurs sont en train de faire la même chose. Je connais des écrivains qui refusent d’être rémunérés pour le numérique au même niveau que pour le papier. C’est tout bénef pour les éditeurs parce qu’ils réalisent une énorme économie sur le numérique.

Cela dit, je pense que le passage au numérique pour les écrivains sera moins brutal que dans le monde de la musique. Stephan me parle souvent des sites de streaming. Il me dit que malgré son nombre de passages assez conséquent sur ces sites, ça ne lui rapporte même pas de quoi s’acheter un jeu de cordes pour sa guitare. Le problème se posera aussi pour les écrivains, mais dans une moindre mesure. Le vrai problème c’est de pouvoir vivre quand on travaille dans la culture. Comment manger si vous êtes lu par une centaine de personnes ?

Il va falloir trouver une solution à tous les niveaux. Ca va être très long. Je pense que l’on est vraiment à un moment charnière ; je le sens même au niveau de l’écriture. Il se passe quelque chose. C’est n’est pas une révolution comme celle du langage qu’a provoquée Céline, mais c’est une période d’adaptation. Je n’ai plus envie d’écrire les livres que j’ai lus. J’essaie des choses. Quand ça ronronne, ça ne sert à rien. Il faut que la littérature submerge, aille là où ça fait mal.

Avec le numérique, se propage aussi l’idée que les auteurs pourront se passer d’éditeurs, publier directement leurs livres sur Internet. Qu’en pensez-vous ?

Remettre son manuscrit à son éditeur, c’est à la fois un vrai bonheur et toujours une angoisse incroyable. S’il n’y a plus cet échange-là, c’est triste. Il n’y a qu’à demander à Marc-Edouard Nabe qui s’autoédite s’il est heureux de ça.

Il faut que le côté vivant, humain, perdure. J’aime le fonds Gallimard, être dans la maison qui a publié Hemingway. Pour mon agent Andrew Wylie, Gallimard, c’est “total respect”. J’aime l’édition, les éditeurs, j’aime le livre. Avec le numérique, je pense que ce qui va disparaître, ce sont les grosses boîtes comme Virgin, la Fnac où on vend de tout comme dans les parapharmacies. Ce qui va rester, ce sont les bons, les vrais. Les lecteurs de passage vont devenir des proies faciles pour les nouvelles technologies. Les autres iront dans les vraies bonnes librairie

 

Elisabeth Philippe, Les Inrockuptibles, 24/03/13.

 

 

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