« Philippe Djian, écrivain résistant » (Les Inrocks 830, 27/10/11)

Les Inrocks n°830

Pour raconter comment il imagine les vingt-cinq années qui arrivent, Philippe Djian écrit une lettre à sa fille.

 

« En 2035…

Ma chère fille,

Je ne peux te décrire l’émotion que j’ai ressentie. Du papier, un crayon – Seigneur Jésus, un crayon !! -, j’ai dû m’asseoir. Je crois que mes oreilles ont bourdonné un instant. Merci. Mille fois merci. Je l’ai montré aux autres. Ils ont hoché la tête durant cinq minutes. C’est toujours un événement. C’est toujours une joie – même si ça crée des tensions entre nous, comme tu peux l’imaginer. Michel en a reçu il y a une quinzaine de jours – une rame entière, Clairefontaine, à peine jaunie – et il en est encore de bonne humeur aujourd’hui.

Je déteste cette bouffe chinoise qu’on nous sert jour après jour. Ecrire cette phrase à la main me remplit pourtant de joie – j’écris dehors, assis à une table de jardin, sous un rayon de soleil, ce qui ne gâche rien. Il neige au-dessus de huit cents mètres. C’est quand même une drôle d’idée de nous faire avaler de la bouffe chinoise comme si tout le monde s’y était converti, comme si ça faisait l’unanimité. J’ai essayé d’entraîner quelques types avec moi, mais la plupart des écrivains sont ce que j’ai toujours pensé qu’ils étaient, une sérieuse bande de faux-culs, et vieillir ne les a pas arrangés.

Je voudrais que tu les voies et que tu les entendes, une vraie bande de ravagés – pour la plupart incontinents.

Il y avait combien de temps que je n’avais pas vu une mine de crayon ? Quelle beauté. Je ne me souvenais plus comme l’écriture brillait sur le papier, je ne me souvenais plus du bruit sur la feuille, dans le silence. Je vais lâcher ma tablette et reprendre l’écriture à la main à partir d’aujourd’hui – jusqu’à épuisement des cartouches, jusqu’au dernier morceau de papier, jusqu’au dernier bout de crayon, je te jure de profiter au maximum de l’oxygène que tu me donnes, et tu sais à quoi ça tient. Tu sais à quoi ça tient d’écrire un livre.

L’autre jour, c’est Régis qu’ils ont dû emmener – pour une sérieuse conjonctivite et des maux de tête provoqués par un usage intensif de tablette. Comment s’étonner ? Quelle résistance peut-on encore mener quand on avance avec une canne ? Tu sais combien j’ai pleuré à la mort de Philip Roth, mais relis ses derniers ouvrages, et tu comprendras ce que la douleur veut dire. C’est tellement effrayant qu’ici personne ne veut en parler. Chacun serre les fesses en espérant que la science le maintiendra en vie le plus longtemps possible.

Personnellement, j’aimerais bien finir le livre que j’ai commencé. Celui que je suis en train d’écrire. Je t’en avais parlé, Noël dernier. J’avais décidé de me remettre à la pornographie, car Vers chez les Blancs avait plutôt bien marché autrefois, eh bien voilà, j’essaie de tenir parole, et ton merveilleux cadeau va m’y aider.

Michel, quand le passé redevient clair dans son esprit, n’a pas oublié l’effet que le livre en question avait produit sur lui – du moins certains passages – et il m’en parle encore, le regard brillant, la mine nostalgique, évoquant l’époque où nous étions reçus un peu partout et si insouciants – des écrivains, et non des bouches inutiles rassemblées dans un sanatorium soutenu par une fondation dont le nom m’échappe – qu’on peine à l’imaginer.

La manière dont l’histoire se termine pour nous n’était pourtant pas difficile à prévoir. Qui pouvait croire que des livres seraient publiés vingt-cinq ans plus tard quand il suffisait de jeter un oeil sur la tournure que prenaient les choses ? Ma pauvre fille, ton père a fait partie de la plus grande bande de naïfs qu’on puisse imaginer et cette adhésion a un prix. C’est presque touchant.

La plupart d’entre nous a renoncé. Mais tu ne peux pas simplement décider d’arrêter d’écrire, de garder ça à l’intérieur. Donc voilà. Le menu de ce soir comporte des rouleaux printaniers. Alors que s’annonce l’hiver.

Ma chérie, c’est bien de prendre soin de Ton animal de père.

Ph. »

 

 

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