Philippe Djian, écrivain “hors de la littérature” (Télérama, 22/10/14)

Philippe Djian, écrivain hors de la littérature

 

Décadrage

Il hérisse le poil des puristes de la langue française, mais est devenu une figure majeure de l’écriture contemporaine. Toujours en décalage, son dernier ouvrage, “Chéri-Chéri”, est paru en octobre chez Gallimard.

C’était en 2008, la sixième et dernière saison de sa rocambolesque série Doggy Bag sortait en librairie, et Philippe Djian expliquait dans Télérama : « Je n’ai aucune envie d’être le meilleur écrivain français, j’ai un autre travail à faire, qui me semble autrement essentiel […]. Ne pas laisser le roman populaire aux seules mains d’auteurs médiocres. » Et l’écrivain de livrer alors cette métaphore inattendue : « Disons que, si j’étais Maria Callas, j’aurais autant de plaisir à chanter des airs populaires napolitains que du Verdi, j’y mettrais autant de talent, de joie, de plaisir. Et si les airs napolitains avaient plus de chance d’entrer dans des maisons où la musique ne pénètre jamais, eh bien je renoncerais à Verdi et je choisirais les chants napolitains. »

En fait, depuis les quelque trente-cinq ans qu’il écrit et publie, Philippe Djian, écrivain populaire, n’a pas eu à renoncer à la langue française telle qu’à l’Académie on la défend, puisqu’il s’en est d’emblée tenu le plus loin possible. Se plaçant même « délibérément hors de la littérature » – du moins est-ce en ces termes que Gallimard, son éditeur aujourd’hui, refusa en 1978 son premier roman. Plus de trois décennies ont passé, et ses contempteurs – de moins en moins nombreux, tout de même – continuent de lui faire repro­che de cette écriture qu’ils estiment relâchée, de son vocabulaire décrété vulgaire, semblant ignorer qu’ils font là au romancier un compliment magistral.

Un forçat de l’écriture

A 65 ans, si Djian n’est définitivement plus le romancier marginal et rebelle de Bleu comme l’enfer ou de 37°2 le matin, s’il est reconnu comme une figure majeure dans le paysage du roman contemporain, il n’est jamais devenu ce qu’on appelle un classique. Définitivement sauvé de la statufication par le perpétuel souci qui l’anime d’être en prise directe avec la réalité la plus contemporaine, comme littéralement branché sur elle. Et par l’obsession, assis seul à sa table de travail, jour après jour, mois après mois, année après année – oui, Djian est l’inverse d’un dilettante, un forçat de l’écriture –, de chercher sans fin les mots et le rythme qui diront une vérité, par essence jamais figée, sur l’expérience humaine et le monde d’aujourd’hui, la vie dans toutes ses dimensions, y compris les plus triviales.

Le critique Pierre Lepape ne s’y trompait pas, diagnostiquant, dès 1991 : « Les puristes peuvent ricaner ; demain, les enfants des écoles, s’ils lisent encore, apprendront chez Djian ce que nombre des meilleurs jeunes écrivains d’aujourd’hui y ont déjà trouvé : une leçon de style. » (1) Pour dire la vérité, il n’est pas sûr que les romans de Djian soient à mettre entre les mains des enfants. Ainsi de son dernier opus, le savoureux et nerveux Chéri-Chéri, ou la drôle d’histoire d’un écrivain qui, le soir, se travestit en femme pour faire son show dans un cabaret. Où l’on retrouve le mélange de noirceur et d’alacrité, de burlesque et de désenchantement qui est la griffe de Djian. Un peu corsé pour les enfants des écoles – attendons qu’ils soient au lycée.

Nathalie Crom, Télérama n°3380

Philippe Djian en quelques dates

1949  Naissance à Paris.
1981  50 contre un, son premier roman.  
1986  Jean-Jacques Beineix adapte 37°2 le matin au cinéma.
1988  Parolier de Stephan Eicher (Déjeuner en paix, Tu ne me dois rien…).
2012  « Oh… » reçoit le prix Interallié.
2014  Chéri-Chéri, chez Gallimard.

(1) Cité dans Philippe Djian en marges, une solide biographie de David Desvérité, éd. Le Castor astral, 2014.

 

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