« Philippe Djian, déshabillé de soi » (Claire Devarrieux, Libération, 16/10/14)

Chéri-Chéri

Dans le dernier roman de l’auteur de «37°2 le matin», par ailleurs objet d’une biographie, un écrivain se travestit la nuit pour boucler ses fins de mois.

Il fut un temps où le cinéma français adorait les voitures mais pas la vitesse, on voyait les acteurs monter, ouvrir et fermer la portière, se mettre au volant, puis on roulait un peu, puis on voyait le véhicule arriver, s’arrêter, les acteurs descendre, ouvrir et fermer la portière. Même dans les téléfilms et les séries, ça ne se fait plus aujourd’hui, à peine se sont-ils élancés pour partir que les personnages arrivent sur les chapeaux de roue. Mais on n’ose pas encore concasser la chronologie, ni la logique des déplacements. Philippe Djian, dans ses romans, travaille au contraire cette forme de rapidité : il supprime les enchaînements, installe des ellipses telles que le lecteur ne risque pas de s’endormir. Les situations surviennent d’abord, les explications viendront ensuite. Pas de chapitre. Pas le temps de respirer.

Dans Chéri-Chéri, un écrivain qui peine à gagner sa vie avec ses livres, ses articles et ses émissions de radio, a un deuxième métier. Il est chanteur travesti dans une boîte de nuit. Donnons l’incipit du roman, puisqu’on sait à quel point la première phrase est pour Philippe Djian la clé de voûte du texte tout entier. «Le jour, on m’appelait Denis.» Et aussitôt : «J’étais un écrivain qui connaissait un certain succès et qui avait la dent dure, comme critique. Certains soirs, on m’appelait Denise. Bon, je dansais dans un cabaret.» Dès la première page, Denis est dans un sale état, il a été tabassé, il le dit à sa femme venue le voir à l’hôpital. Un dialogue se met en place, il n’y a pas de guillemets, ce sera comme ça tout du long, c’est parfaitement réussi.

Perruque

Le meilleur roman de Djian, ces dernières années, «Oh…» (prix Interallié 2012), se passait au féminin, avec une narratrice dont l’histoire commençait, au lieu de s’arrêter, avec un viol. Dans la biographie que David Desvérité consacre à Djian, des extraits d’entretiens de l’époque montrent que 37°2 le matin – livre de 1985 qui a apporté gloire et fortune à l’écrivain – est à l’origine conçu comme un dialogue entre un homme et sa conscience. Betty, interprétée par Béatrice Dalle dans le film de Jean-Jacques Beineix, n’était donc que la part féminine du personnage joué par Jean-Hugues Anglade, et, partant, celle de l’auteur lui-même, insiste Desvérité. Si on y tient absolument, on peut avoir ça en tête. Encore faut-il s’intéresser à cet aspect de Chéri-Chéri, qui n’est pas le plus convaincant, le narrateur ne perdant pas une occasion de rappeler que «l’on peut faire ce que je fais sans être homo», pas de ça Lisette, et pourtant il adore évoluer en perruque blonde et talons aiguilles, se travestir le satisfait. Il aurait suffi de suggérer la chose, suivre la leçon du vieil Ernest. Mais il faut à Djian un contraste avec l’aride labeur de l’écriture, alors allons-y, «et toutes ces heures passées dans un frisson de nylon et de soie, ces regards d’hommes posés sur moi, me draguant sans vergogne, m’ont tout simplement ravi, je me sens légère, en aucune façon léger – ce qui est profondément troublant, guère explicable, mais impérieux, puissant, et projette dans une perception différente, un éphémère basculement du genre».

En soi, le travestissement renforce l’ambiance. Les beaux-parents de Denis, non contents d’avoir obligé ce dernier à épouser leur fille (Barbie bête) pour cause d’embryon (vite perdu), s’installent dans l’appartement du dessous à cause de la crise, «ce mauvais vent qui s’était abattu sur le Vieux Continent». Le beau-père riche est un concentré de colère, de menace. Déjà qu’il n’est pas ravi d’avoir un gendre propre à rien (fût-il chevalier des Arts et Lettres), mais le croiser au petit matin en tenue de tapin, c’est trop. La belle-mère aura son rôle dans l’engrenage où se trouve engagé le narrateur, pas fichu de régler son loyer à son propriétaire de beau-père. Lequel a les moyens, non de le faire chanter, ça il le fait chaque soir chez les copines, mais de le faire payer. Et Denis de se transformer en homme de main, au côté d’un tueur mélancolique prénommé Robert, qui va devenir à la fois un ami et un personnage.

Philippe Djian ne perd jamais de vue les ambitions artistiques de son héros, qui serre son manuscrit contre son cœur, soigne les corrections et ne transige jamais : «J’aimerais sincèrement apparaître dans les listes des meilleures ventes, mais je ne suis pas prêt à tout, je suis tenu par la poigne d’une entité supérieure qui me détruirait si je cédais à de méprisables renoncements.» Heureusement, «Chéri-Chéri» (son épouse l’appelle ainsi, citant Alice Sapritch telle que l’imitait Thierry Le Luron) a un admirateur à la pharmacie, ils ont des critères communs en matière de lectures, «l’amour du style, la découverte d’une voix et son honnêteté, sa force».

Allégorie

Lire en même temps que ce roman la biographie de David Desvérité permet de voir à quel point l’auteur et le personnage se ressemblent, même ténacité, mêmes références littéraires qui vont de Mallarmé à Houellebecq en passant par l’Amérique. Tous les romans de Philippe Djian racontent la lutte d’un artiste arrimé à son foyer. Qu’il y en ait peu ou beaucoup, l’argent est toujours durement gagné. Sans qu’il soit question d’autofiction à proprement parler, on peut voir là une allégorie. A partir de Zone érogène (1984), l’œuvre évolue parallèlement à la vie de l’auteur, classiquement père de famille. Muni d’un diplôme de journaliste qui ne lui servira qu’à rendre ses textes en temps et en heure, après avoir voyagé, après avoir écrit ses premières nouvelles dans une guérite de péagiste nocturne, Djian retape des fermes dans les Corbières. Un jour, il habitera les plus beaux endroits aux Etats-Unis, en Suisse, il écrira un tube pour Stephan Eicher. Travaux, angoisses et meubles prennent place dans les romans. Evidemment, le Denis de Chéri-Chéri n’est un double que jusqu’à un certain point. Djian joue. Il est devenu un auteur de best-sellers. A en croire son agent, François-Marie Samuelson, cité par Desvérité, il a cependant connu des moments délicats au bout des quatre premiers romans publiés par Gallimard.

Auparavant, il faisait équipe avec l’éditeur Bernard Barrault et son bras droit, Betty Mialet. Ruptures et retrouvailles sont décrites par le biographe. Il a répertorié tout ce qui concerne l’écrivain, son arbre généalogique comme sa courbe des ventes. Mais on ne sait toujours pas qui est Philippe Djian.

Claire Devarrieux

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