Philippe Djian dans l’arène des prix (Pierre Vavasseur, Le Parisien, 11/09/12)

Philippe Djian à Paris, Sept. 2012

 

Il a l’œil qui frise et ce sourire tranquille de celui qui n’est pas mécontent d’être là où personne ne l’attendait. Imaginez : le taureau Philippe Djian, 64 ans, lâché dans l’arène de la rentrée littéraire ! Djian dans ce maudit manège, ça n’était jamais arrivé. Résultat : à peine sorti, son roman est allé encorner les ventes. Déjà deux retirages, se félicite-t-on chez Gallimard, soit 65000 exemplaires potentiellement vendus. Le livre s’appelle « Oh…». Contrairement à son titre de comédie — « Pour moi, il sonne comme un soupir » —, il est brûlant comme un réchaud. Du Djian pur sucre. C’est-à-dire pur sel.
Michèle, la narratrice, est une chienne truffière. Elle est payée pour dénicher de bons scénarios et convaincre leurs auteurs, satisfaits de leur œuvre, qu’ils n’ont plus qu’à recommencer. Sur le plan privé, sa vie a plus d’épines que de roses. Son père est en prison à vie. Elle a quitté son mari. Son fils s’est entiché d’une emmerdeuse, enceinte d’un trafiquant, lui aussi incarcéré mais à l’autre bout du monde. Sa mère promène ses 75 ans en minijupe de cuir… Et comme un malheur n’arrive jamais seul, Michèle se fait violer dès la première page.
Mais là où d’autres porteraient plainte, la victime choisit de se taire, serrer les dents et se redresser. Elle éprouvera ensuite une troublante attirance pour son agresseur. Se redresser, c’est exactement ce que fait l’auteur de Bleu comme l’enfer, qui est en train de déménager du Ve arrondissement de (« Ça coûtait la peau du cul ») aux Buttes-Chaumont. « Quand j’ai sorti Sotos (NDLR : sorti en 1993), ça a été une catastrophe. Antoine (NDLR : Gallimard, patron de la prestigieuse maison d’édition) m’a dit : On va se relever. » L’éditeur a saisi au vol cette histoire de que son auteur lui racontait dans un train, au retour de la Foire de Brive.
« Cette histoire me trottait dans la tête, confie-t-il. J’avais envie que cette femme réagisse différemment pour que moi, à partir de là, j’écrive quelque chose de différent. » Pas simple de se mettre dans la peau, et dans la tête d’une femme… « Je n’ai pas cet orgueil-là », tranche-t-il. OK : mais être en empathie avec son violeur, n’est-ce pas pousser le bouchon un peu loin? « Je ne dirais pas ça. Michèle est une femme qui n’a plus de repères. Elle n’a rien de solide autour d’elle. Sa réaction peut être tout à fait compréhensible. » Justement, comment réagissent les lectrices? « Très bien à ce qu’il semble, sourit-il. Elles voient en Michèle ce qui m’importait quand j’ai écrit ce livre : une femme qui ne se laisse pas faire, qui reprend pied. »
Est-ce une manière incandescente de s’assumer sexuellement? Après tout, depuis Béatrice Dalle dans 37°2 le matin, porté à l’écran par Jean-Jacques Beineix, la fièvre sexuelle n’a jamais quitté les personnages de Djian, lesquels naviguent dans un univers toxique. « C’est vrai qu’ils sont extrêmes, concède-t-il, totalement borderline. Mais quel intérêt y aurait-il à être lénifiant? » Lui-même, vêtu d’un jean et d’un blouson sombres, ressemble à une tulipe noire dans les jardins de Gallimard.
En octobre, à quelques encablures des prix — et pourquoi pas un Femina? —, Djian doublera son actu, comme on dit, dans les bacs des disquaires. Il signe les paroles du prochain disque de son complice Stephan Eicher. Le titre? « l’Envolée ». « Ne serait-ce pas mieux au masculin? » a suggéré Philippe à Stephan. On ne sait pas si ce dernier a juste répondu, dans un soupir : « Oh…»

 

Pierre Vavasseur, Le Parisien, 11/09/12

 

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