« Oh… », les premières lignes (sortie le 30 août)

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Voici les premières lignes de « Oh… » (disponible le 30 août).

 

« Je me suis sans doute éraflé la joue. Elle me brûle. Ma mâchoire me fait mal. J’ai renversé un vase en tombant, je me souviens l’avoir entendu exploser sur le sol et je me demande si je ne me suis pas blessée avec un morceau de verre, je ne sais pas. Le soleil brille encore dehors. Il fait bon. Je reprends doucement mon souffle. Je sens que je vais avoir une terrible migraine, dans quelques minutes.
Il y a deux jours, comme j’arrosais mon jardin, un message inquiétant m’est apparu en levant les yeux vers le ciel. Un nuage, d’une forme très explicite. J’ai regardé autour de moi pour voir s’il s’adressait à d’autres, mais je n’ai vu personne. Et on n’entendait rien, juste moi en train d’arroser, pas une parole, pas un cri, pas un souffle d’air, pas un seul bruit d’engin — et Dieu sait qu’il y a souvent une tondeuse ou un souffleur en action dans les parages.
Je suis sensible, en général, aux interventions du monde extérieur. Je peux rester enfermée plusieurs jours d’affilée, ne pas mettre un seul pied dehors si je perçois un inquiétant présage dans le vol erratique d’un oiseau — si possible accompagné d’un cri perçant ou d’un croassement lugubre — ou encore si un rayon de soleil le soir vient étrangement me frapper en pleine figure en traversant le feuillage ou si je me penche pour donner un peu d’argent à un homme assis sur le trottoir qui soudain m’attrape le bras et me hurle au visage : « Les démons, les visages des démons… mais si je menace de les tuer, là, ils m’obéissent…!! »—l’homme éructait, répétait cette phrase en boucle avec des yeux fous, sans me lâcher et en rentrant, ce jour-là, j’avais fait annuler mon billet de train, oubliant à l’instant le but de mon voyage, n’y attachant plus aucune espèce d’intérêt, pas le moindre, n’étant pas candidate au suicide ni sourde aux avertissements, aux messages et aux signes que l’on m’envoyait.
À seize ans, j’ai loupé un avion à la suite d’une beuverie aux fêtes de Bayonne et cet avion s’est écrasé. J’y ai longuement réfléchi. J’ai alors décidé que dorénavant, j’allais prendre certaines précautions afin de protéger ma vie. J’ai admis que ces choses existaient et j’ai laissé rire ceux qui prenaient le parti d’en rire. Je ne sais pour quelle raison mais les signes venus du ciel m’ont toujours semblé les plus pertinents, les plus impérieux, et un nuage en forme de X — un genre assez rare pour attirer doublement mon attention — ne peut que m’inciter à me tenir sur mes gardes. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Comment ai-je pu relâcher ma vigilance ? Même si c’est un peu — beaucoup ? — à cause de Marty. J’ai tellement honte. Je suis tellement furieuse, à présent. Furieuse après moi. Il y a une chaîne à ma porte. Il y a une maudite chaîne à ma porte, l’ai-je oublié ? Je me relève et je vais la mettre. Je pince un instant ma lèvre inférieure entre mes dents et je reste immobile une minute. En dehors du vase cassé, je ne constate aucun désordre. Je monte me changer. Vincent vient dîner avec son amie et rien n’est prêt. »

 

© Philippe Djian et Éditions Gallimard, 2012.

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