Maîtrise et justesse des sentiments (Impardonnables, de Téchiné – Les Inrocks, 17/08/11)

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« Impardonnables »: maîtrise et justesse des sentiments

Dans une Venise intime, André Téchiné raconte la rencontre d’un homme et d’une femme d’âge mûr qui s’aiment et se désirent. Maîtrise et justesse des sentiments.

Existe-t-il un deuxième acte dans les vies européennes ? L’amour est-il encore possible passé la cinquantaine ? Comment se jouent le désir, le sexe, dans l’après-midi tardif d’une vie ? Telles sont certaines des questions qui parsèment ce beau récit romanesque et automnal, même s’il traverse toutes les saisons. “Romanesque”, “saisons”… : on est indubitablement en territoire téchinien. Comme souvent, le cinéaste monte en neige un récit proliférant, empile les strates et multiplie les chemins de traverse. Les deux personnages principaux sont chargés d’un vécu préexistant au film, ils portent chacun un roman en eux. Judith (splendide Carole Bouquet, qui fait un sort à son image de froideur glamour) a connu des hommes, des femmes, des tours et détours de vie. Francis (Dussollier, excellent en sympathique paranoïaque) est écrivain à succès, père et grand-père. Deux êtres usés mais aussi enrichis par la vie.

Le film trouve sa beauté, sa tension (mais une tension tranquille, variation nouvelle chez Téchiné), son suspense, dans la chronique de cette rencontre à la fois pleine de promesses et entravée par les fantômes du passé. Fantômes parfois bien concrets, comme la fille de Francis (Mélanie Thierry) qui disparaît, instillant une tonalité polar, ou Anna-Maria, l’ex-amante de Judith (Adriana Asti), devenue amie-confidente dans une relation où planent toujours des blessures prêtes à se rouvrir. Et puis il y a le fils d’Anna- Maria (Mauro Conte, superbe découverte), jeune homme fiévreux, intranquille, bouillonnant, personnage téchinien absolu qui semble venir d’un précédent film du cinéaste pour mettre le feu dans le monde trop ordonné des adultes. Impardonnables se déroule à Venise, mais hormis la place Saint-Marc se devinant au fond des premiers plans du film, Téchiné a évité avec naturel le circuit touristique et tous ses clichés vénitiens. Manifestement connaisseur amoureux de la cité lacustre, il a filmé ses îles, ses pêcheurs, sa lumière maritime, ses champs et jardins, ses ruelles anonymes, rappelant que Venise n’est pas seulement un musée pour touristes mais une ville avec des habitants qui y vivent et y travaillent, poursuivant l’oeuvre des peintres vénitiens sans les imiter.

Filmant en Italie, le cinéaste n’a évidemment pas manqué de rendre de discrets hommages à ses cinéastes italiens préférés, à travers la présence d’Adriana Asti ou l’absence-disparition d’Alice/ Mélanie Thierry. Tirant le meilleur parti de ce que charrient Venise et l’Italie, renouvelant son univers avec Carole Bouquet et André Dussollier (acteurs inédits dans sa filmo), trouvant un équilibre nouveau entre tourment et sérénité, André Téchiné signe là un film qui lui ressemble mais qui est également synchrone avec son âge. Un film crépusculaire et néanmoins lumineux. Un film de cinéaste vieillissant, au meilleur sens du terme.

 

Serge Kaganski, Les Inrocks, 17/08/11

 

 

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