« Ma scène de roman préférée », par Philippe Djian (Les Inrocks, 25/07/09)

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Inspiratrice, édifiante ou insondable… Sept auteurs français
décrivent pour nous leur scène de roman préférée. De Lovecraft à
Malaparte, de Kafka à Dostoïevski, cartographie des imaginaires
littéraires de nos écrivains fétiches. Aujourd’hui : Philippe Djian.

“Pour un écrivain, sa scène préférée est celle qu’il vient d’écrire, qu’il est en train d’écrire, ou qu’il va écrire”

 

Ce genre de scène, par exemple :

 

– “Est-ce que j’ai bien entendu ? Je ne suis pas sûre d’avoir bien entendu.

– Tu as parfaitement entendu.

– Je me le demande. Ça ne te ressemble pas. Ce n’est pas toi.

– Je sais. Je suis désolé.

– En tout cas, je ne m’y attendais pas. Tu ne te sens pas bien ?

– Je ne sais pas… Peut-être la fatigue. Ces lectures m’épuisent.
Voilà le résultat. Ne le prends pas mal. Ça n’a pas tellement
d’importance. Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête. Je vieillis
mal, non ? La chambre donne sur cette horrible cathédrale. Il me semble
qu’elle est de plus en plus noire.

– J’aurais dû t’accompagner. Je me sens un peu responsable.

– La question n’est pas là. Tu le sais très bien. Je ne pensais pas
que ça poserait un problème. Laisse tomber. Je vais regarder un film.

– Je n’ai pas dit que ça posait un problème. Ne me fais pas dire ce
que je n’ai pas dit. J’ai simplement été surprise. Il y avait de quoi,
non ? Ça ne te ressemblait pas. Ce n’était pas toi.

– C’est possible. Je ne sais pas. Tout à l’heure, on m’a coupé en pleine lecture. Un homme s’est levé et m’a apostrophé. “Pourquoi y a-t-il toutes ces cochonneries dans vos livres ?” m’a-t-il lancé.

– J’espère que tu ne lui as pas répondu.

– Je lui ai répondu que je ne pouvais pas m’en empêcher. J’ai
préféré dire la vérité. J’ai choisi d’assumer. C’est bien plus simple.

– Est-ce que tu as mangé ?

– Si j’ai mangé ? Bien sûr que j’ai mangé. Il est presque minuit. Ils
m’ont conduit dans une usine désaffectée. C’était bon, mais je regrette
d’avoir pris le dessert. Je me sens un peu barbouillé. Pardonne-moi.
Pardonne-moi ce petit coup de blues, veux-tu. Je t’en prie. Fais comme
si je n’avais rien dit. Je me sens extrêmement gêné.

– J’espère que tu ne te sens pas gêné. J’espère que tu plaisantes.

– Ça vient de ce contexte. De cette chambre. De cette terrible
cathédrale que tu connais. Du savon qu’ils ont mis dans la salle de
bains. Tu vois de quel savon je veux parler.

– Ce savon-là ? Je vois très bien. Rappelle-toi que je suis ta femme.

– Attends. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Mon esprit a été envahi.
Tout est devenu rouge autour de moi. Attends. Écoute. Considère que je
me frotte les lèvres avec du papier de verre, d’accord ? Je n’en reviens
pas d’avoir prononcé de tels mots. Ça ne me ressemble pas. Tu es la
mère de mes enfants. Est-ce cela, vieillir ? Est-ce en arriver là ? Que
vas-tu penser de ce pauvre gars pendu au bout du fil ?

– Je sais que ce n’est pas toi. Je ne vais rien penser du tout.
N’exagérons rien. Rassure-toi. Je suis adulte. Nous avons changé
d’époque.

– Hier, dans l’avion, en quittant Vienne, une femme en tailleur, ma
voisine, s’est mise à naviguer sur un site échangiste. Tranquillement. A
s’éterniser sur les photos.

– Tu vois bien.

– Tu dis ça pour me faire plaisir. Écoute, pardonne-moi. J’y suis allé trop fort. Je le sais. Je t’ai choquée.

– Ce n’est pas ça. J’ai été surprise. J’ai été décontenancée. Mais c’était… enfin c’était si peu ton genre…

– Je ne sais pas. Peut-être m’ont-ils fait boire quelque chose…,
peut-être finit-on désinhibé avec l’âge, peut-être finit-on comme un
chien fou, est-ce que je sais ? Au fond, je me sens tellement ridicule.
Tellement infantile. Comment ai-je pu me laisser aller ainsi ? Comment
ai-je pu imaginer que tu resterais sans broncher ?

– Je pense que n’importe quelle femme aurait accusé le coup. Ayant
affaire à toi. A un homme d’ordinaire si pudique, si peu exubérant sur
le sujet…

– A un homme si pudique, si peu exubérant sur le sujet, mais qu’est-ce que tu vas chercher ?

– Si avare de certains mots, tu sais bien, si discret sur la
question, et voilà que tout à coup, sans prévenir… comme ça, de but en
blanc… Je suis obligée de m’asseoir. Je suis obligée de m’asseoir comme
j’ai été obligée de m’asseoir en apprenant l’élection de Barack Obama.
J’ai été sidérée. Je me suis sentie rougir.

– Ne plaisante pas. Je suis dans l’obscurité. Je suis de l’autre côté
de la frontière. Dans un pays dont je ne parle même pas la langue. Dans
une chambre envahie du parfum de cette savonnette dont je n’ai même pas
besoin de te dire le nom. Je ne pensais pas que nous en ferions un
sujet de conversation. Ça devient extrêmement gênant. Te souviens-tu de
cette cathédrale ? De ses deux flèches ? De ses deux terribles flèches
noires qui te mettaient si mal à l’aise ? Tu sais, je crois que de plus
solides gaillards que moi n’auraient pu résister davantage. Honnête
ment. Je connais sûrement pas mal de femmes dont le téléphone aurait
sonné comme le tien a sonné. Je connais certainement pas mal de types
dans mon cas. Qui auraient flanché. Que le froid et la distance auraient
poussés à bout. Je me suis couvert de honte, n’est-ce pas ? Te
réveiller en pleine nuit pour te dire ça. Pour te faire cette
déclaration. En tout cas, je ne sais pas ce que j’ai mangé, mais je ne
me sens pas dans mon assiette. Si l’on peut dire.

– Tu sais, il n’est pas si tard que ça. A moins qu’il ne fasse nuit
plus vite, de ton côté. Tu ne devrais pas manger si lourd, le soir.
J’aurais dû t’accompagner. J’aurais dû venir avec toi.

– Mais non.”

Les Inrocks, 25/07/09

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