« A l’orée de cette croissance molle », par Philippe Djian (Libération, 04/01/14)

Philippe Djian

38) Je ne suis pas d’accord, Kate, mes pulls J. Crew se sont tous déformés. Ce n’est plus ce que c’était. Mais d’accord, allons voir, je sais que ça te fait plaisir. Je te suis.

39) La force des vagues est terrifiante. L’une me passe au-dessus de la tête. Je cavale au pied de l’Hôtel du palais en pensant que je dois écrire un livre. Je l’entends s’écraser derrière moi. Et sur le coup, ça me donne envie de recommencer dans l’autre sens. Je suis déjà tout mouillé. La nuit est tombée et ça me fait du bien. Ça me fait vraiment du bien après six heures de train. J’ai envie d’écrire l’histoire d’un homme qui s’habille en femme, le soir venu. Eh bien, c’est OK. Je vais le faire. Je vais l’écrire.

40) Je leur ai dit ça. Je leur ai dit à quel point c’était fantastique, mais je pense qu’ils le savaient déjà. Même si c’est beaucoup de travail. Même si l’on n’est pas toujours payé en retour, ai-je ajouté. Et là, quelques filles s’évanouissent dans le fond de la salle. Quelques garçons vomissent. Je dis je ne cherche pas à vous faire peur. Je veux que vous sachiez où vous mettez les pieds. Parce que c’est assez spécial, quand même. C’est très spécial. Je ne sais pas si je vanterais ce métier à un ami. Il faut aimer rester assis et être projeté dans l’inconnu, dans l’espace. Ce n’est pas un truc de chochotte, non. Il faut s’accrocher de toutes ses forces. J’en ai moi-même bavé cette année, avec le point d’interrogation. Combien de fois ne m’a-t-on pas emmerdé avec ça, combien de fois n’a-t-on pas voulu me river mon clou. Un critique m’a traité de punk, récemment. Attendez-vous à vivre ça. Attendez-vous à être couvert d’opprobre et moqué. Vous n’y échapperez pas. Maintenant, regardez-moi, si je le fais, c’est qu’il y a une raison.

41) On nous promet une croissance molle. C’est vraiment très excitant. Chaque matin, dès mon réveil, je suis très excité. Je suis heureux d’être là, en pleine croissance molle, vaquant à mes affaires sous une pesanteur accrue, dans cette boue tiède. Et j’en profite pour remercier tous ceux et celles qui nous ont conduits là, à l’orée de cette croissance merdique, tous ceux qui ont ainsi brillé par leur vision, par leur intelligence, par leur dévouement, leur main tendue, désintéressée, leur compassion, leur esprit de justice, leur indépendance, leur intégrité, leur solidarité, leur fraternité, etc. Ils se reconnaîtront. Qu’ils soient bénis.

42) Couille molle ne me parle pas, je n’y associe aucune image. Bite molle, en revanche, ma foi, bien sûr, comment ne pas. Une bien piètre image pour un pays dont le passé est si glorieux, le peuple si fier, si ombrageux, les grands capitaines si fougueux, si prompts à s’élancer sabre au clair. Ils feraient bien de réfléchir ceux qui nous accusent de mollesse. Ils seront bientôt la risée. Voyez la putain de courbe qui déjà s’inverse, le putain de sursaut qui s’annonce et vibre dans le matin clairet. Nos maîtres ont le nez dans le guidon.

43) Mais Kate, pour en revenir à J. Crew, là où je suis d’accord, ça reste le dessus du panier, je suis d’accord. Tu vois, on ne sait plus rien, on ne sait plus rien de rien, donc on ne peut pas savoir si ces types respectent ceci ou cela, s’ils font travailler des enfants, si leurs mains ne sont pas pleines de sang, s’ils ne nous rendent pas complices, mais j’aime bien ce gris chiné, il te va bien. Moi, j’en prends six. Je ne vais plus changer de taille maintenant. Oui, je disais qu’on ne pouvait pas savoir entre quelles mains l’argent tombait pour finir, quelles horreurs on alimentait, quelles turpitudes on entretenait à notre insu. Bon, écoute, va de ton côté et je vais du mien. On se retrouve aux caisses.

44) La vendeuse me dit que le mieux, c’est de les sécher à plat, je dis oui mademoiselle, j’entends bien, mais ce n’est pas du cachemire quand même, je ne veux pas me compliquer la vie, vous comprenez. Dehors, il se met à pleuvoir. Mais des cordes, un véritable déluge. Je lui confirme que j’en prends bien six. C’est comme la cigarette, déclarai-je, on sait qu’elle est mauvaise mais on ne peut pas s’en empêcher. Un vigile vient voir si tout se passe bien. Tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes, dis-je, mon ami. Est-ce que ça ne se voit pas. Vous ne regardez jamais autour de vous, c’est impossible. Vous n’avez pas remarqué toutes ces gueules d’enterrement, cette affreuse ambiance de croissance molle qui nous enveloppe.

Philippe Djian, Libération, 04/01/14

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Une réflexion au sujet de « « A l’orée de cette croissance molle », par Philippe Djian (Libération, 04/01/14) »

  1. J’adore c’est mieux qu’un livre. Ces quelques réflexions distillées au gré de l’humeur, au gré d’un vent tranquille pris dans un courant ascendant, une barque sans rameur dérivant dans le marais Poitevin, ou est-ce un quelconque besoin d’argent de poche (ah non on ne va pas reparler de la queue du tigre endormi, quel est ce mauvais esprit qui souffle soudain je m’égare) de toute façon je m’en fous. Ça me donne envie de m’y mettre, mais moi ça donnerait un truc vaseux collé sous les bottes. Une sorte de pluie après la neige : la grande désillusion du monde merveilleux de Mary Poppins et des elfes de la forêt celte réunis. J’ai du mal à m’accrocher à la beauté du monde en ce moment, à la rose née du purin. Je virerai sec au lamentable journal de bord d’un Titanic fantomatique. Aucun Leonardo en vue, mon capitaine. Pas de longue vue fixée sur l’horizon ; à part mon nombril, non je ne vois rien. Parfois, il vaut mieux se taire.

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