« L’Europe nous échappe », par Philippe Djian (Libération, 24/05/14)

Philippe Djian

94) L’un des participants à l’atelier me déclare qu’il est content lorsque je parle d’eux dans Libération. Alors, j’en parle. Je passe mon temps à leur dire que le métier d’écrivain est le plus beau du monde. A répéter que, s’ils mettent le pied là-dedans, leur vie sera illuminée. Qu’y entrer illuminera leurs jours jusqu’à la fin des temps. Je ne leur parle pas du côté  sombre.

95) Je sors d’un grand restaurant. Des petits trucs, des petits machins, des voituriers en uniforme.Une rue avec des magasins de luxe, des ambassades. Mais j’ai l’impression d’être perdu au milieu du désert, dans la nuit noire, le ventre creux. Je pense à ces deux cents filles enlevées et qui vont être vendues et je pleure et je vomis sur mes souliers.

96) En attendant, la banquise continue de fondre. Personnellement, je ne pense pas que nous allons y changer grand chose. J’aimerais,mais je vois comment tourne le monde, je vois sur quoi nous le bâtissons, je vois combien nous sommes puérils, combien nos sales petits égoïsmes nous aveuglent. Alors, je n’espère pas trop.Vous êtes mes frères, je vous accepte comme vous êtes. La route est longue et difficile.

97) Les anomalies et les défauts ne sont pas rares, dans une production à grande échelle. Combien d’articles défectueux sur des milliards. Combien sont carrément irrécupérables et forment des bataillons.

98) Sur National Geographic j’ai vu un serpent avaler une biche. J’ai fait remarquer à ma compagne que tous les serpents n’étaient pas comme ça. J’ai zappé. Je ne comprends pas que l’on n’interdise pas certains programmes aux femmes.

99) J’ai dit non, je refuse de participer à ce massacre, je refuse de me prêter à ces profanations. Laissons-les à leurs silences, à leurs mystères, à leurs rêves. Laissons-les à leur tendre poussière, à leur pénombre. Ne détruisez pas tout. Laissez donc les greniers tranquilles. Je ne sais pas, moi, videz plutôt les caves.Ne détruisez pas le peu de légèreté qui est en vous.

100) Depuis le début, j’ai pensé que le numéro 100 serait le plus dur. Je me voyais avancer comme Savonarole vers son inexorable bûcher, ou pire encore, me trouver à court d’idées, livide, mais rien de la sorte, je suis surpris de passer l’étape avec tant de facilité, d’une seule enjambée, sans souffrir de la moindre crampe, sans montrer le moindre signe de fatigue. Je viens pourtant de terminer mon nouveau roman il y a une heure à peine, et je suis frais comme une rose. Mais la fin est d’une tristesse épouvantable. Ou peut-être pas.

101) Je suis disposé à en parler maintenant, mais qu’en sera-t-il dans cinq mois. Aurai-je encore l’envie d’en débattre. Aurai-je à cœur d’y retourner, d’y consacrer de nouvelles forces. Il est rare que les livres aient de la reconnaissance pour leur auteur. Ils deviennent des chiens fous, sans mémoire, ne se sentent redevables de rien du tout. Alors, je ne sais pas. Pour les précédents, je sais, ils ont quitté la maison depuis longtemps, mais pour celui-ci, je ne sais pas. Il est encore si jeune, si fragile. Bref, tout ça finit par me rendre sentimental.

102) J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une colombe ou d’une tourterelle quand j’entendais un oiseau roucouler sous mes fenêtres de bon matin, et je m’en accommodais
très bien, je m’arrêtais pour l’écouter, je tendais l’oreille, je disais à mes frères de la fermer, mais, quand j’ai découvert qu’il s’agissait d’un abruti de pigeon, d’un simple abruti de pigeon, j’ai déchanté. J’étais jeune. Je m’en souviens comme de ma première expérience avec la vie. Ma première déconvenue. Le fracas des rêves contre la réalité.

103) La fraternité est un rêve. Le plus émouvant, le plus inaccessible. Il nous filera toujours entre les doigts, mais au moins, il nous honore, il nous grandit. L’Europe nous échappe. Mais son idée brille au firmament de nos ténèbres – au milieu desquelles nous nous déchirons comme des chiens affamés sur l’instable banquise qui fond et craque de tous les côtés–, péniblement mais elle brille, parfaitement inutile, et rien ne peut l’enterrer.

104) J’ai toutes les peines du monde à me débarrasser de l’image d’un auteur sombre. Or, je suis le premier à parler du moindre rayon de soleil, du moindre bébé, de la beauté des aurores, de mon amour pour ces centaines de jeunes filles vendues sur un marché d’Afrique.

Philippe Djian, Libération, 24/05/14

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14 réflexions au sujet de « « L’Europe nous échappe », par Philippe Djian (Libération, 24/05/14) »

  1. Très belle chronique. Du Philippe Djian égale à lui-même, c’est toujours un plaisir de lire un auteur pessimiste qui écrit aussi bien sur la beauté de la vie. Bravo et merci l’artiste. Djian, on en redemande et on en redemandera toujours. Et ce nouveau roman est une attente…

  2. Philippe Djian, égale à lui-même ? Oui, il se pourrait bien qu’il soit une femme.

  3. égale ou égal, j’écris trop vite, c’est tout, plus souvent en phonétique que dans le marbre.

  4. Pas de souci pour moi. En général, je trouve les fautes très belles et souvent je les lis d’une façon poétique. Les textes d’un enfant de 6 ans sont le summum.

  5. Oui, j’adore aussi les fôtes d’ortografes, c’est un vrai plaisir d’écrire mal, en marge de toutes les corrections, tu as raison Corinne, c’est poétique. Le dernier refuge peut-être de la vraie poésie. Et puis ça nous change des agrégés de grammaire coincés du c… qui font la loi dans l’édition et n’ont jamais rencontré que le Grévisse dans leur vie.

  6. Oui.
    Tu veux mon avis ? Il y a encore mieux que les fautes d’orthographe et de grammaire. Les rappeurs par exemple, ont une façon de tordre le cou aux clichés de la langue et donc de la pensée traditionnelle (poussiéreuse à un point, ça pue la mort).

    Ceux qui ont une double culture, ont de la chance. C’est plus facile pour eux. Quelles que soient les infos qu’on nous injecte, ils gardent un œil extérieur, un peu comme des journalistes envoyés à l’étranger. C’est aussi une chance pour nous, simples de culture, des simplets quoi. Les fous du Roy en quelque sorte.

    Il s’agit moins de faire des fautes, je pense, que d’en donner un sens. La langue fonctionne comme ça : un signifiant et un signifié. Une couche inconsciente et une couche consciente. Le travail de l’écriture est donc passionnant quand on cherche à le réinventer, à le creuser. J’imagine ce travail comme celui d’un géologue qui dépouille la terre de ses couches millénaires pour atteindre les profondeurs du sens premier. Surtout son sens à soi.

    Le Grevisse si rigide a voulu homogénéiser toutes les langues de toutes les Frances. OK, il permet de se comprendre mutuellement. Pourtant, à la base, ça reste arbitraire et en plus il éjecte les particularités, les singularités. On n’est pas obligé de tout gober comme une vérité absolue, universelle et éternelle. C’est même vital pour que la langue ne meure pas.
    S’approprier de ce dont on se sert quotidiennement est un devoir, une désobéissance civile.

    Dans ce contexte, les corrections en rouge (comme les feux rouges et les sens interdits) ou en vert (comme la démagogie) sonnent comme un rappel à l’Ordre. Nous ne sommes définitivement pas éduqués pour la créativité.
    Comme si il y avait un sens interdit !

  7. Remarque, il y a moyen de s’amuser avec la langue.
    Que je travaillasse dans la mélasse ou que j’affutasse ma lame à sa dague, que j’ajustasse mon âme à sa dame nue sur la paillasse ou que j’eusse apprécié un regard du cœur, rien n’y faisait. Ma langue restait lettres mortes.
    Il était pris d’une fuite intemporelle comme d’une chiasse inavouable.
    Pas de quoi être fier, que je sache.

  8. Corinne,
    Pour entretenir ce genre de conversation, on ferait mieux de passer en mode off et me dire sur quel support te joindre. Nous ferions connaissance.
    Pour les rappeurs (sans reproche) , oui mais non. Je préfère quand même Rimbaud, Verlaine, Villon, Apollinaire ou Cendrars (et d’autres) qui, par leur génie, ont créé l’outil neuf d’une langue nouvelle. Mais bon, ça n’engage que moi. En fait, je connais assez mal le rap, vivant dans un monde où Brassens, Ferré, Brel ont toujours droit de… citer. De même que Boudard, Audiard, Dard, enfin, tout ce qui finit par dard ou presque.
    Mais je comprends ce que tu veux dire et je l’approuve. Tout apport culturel est bon à prendre, s’il est dépouillé de préjugés
    Que voulait faire Rimbaud, sinon redéfinir le Verbe pour créer une humanité sur des bases ou le bien et le mal seraient confondus. C’était un vaste programme, qui malheureusement s’est heurté à la rugueuse réalité. Mais quoi! Qui ne tente rien n’a rien.
    Je me fous un peu du Grévisse et du Bescherelle. Je voudrais pouvoir m’exprimer sans contrainte dans une langue qui est mienne. Malheureusement il y a les gardes-chiourme du dogme, tu sa raison. Et écrire en phonétique a ses limites aussi…
    La créativité est un îlot dans l’océan de la vie comme elle va.
    Nous sommes d’accord, mais tout le reste ne demande que courage.
    Tout le reste, comme disait Verlaine, est littérature.

  9. Je te rappelle que Rimbaud regrettait que la Commune n’ait pas brûlé le Louvres pour faire table rase de l’art ancien.
    Globalement, je suis un vieux fossile saurien.
    Je pense qu’il ne faut pas mélanger les slips avec les serviettes de table. Que, la plupart du temps, les slips sont plus propres.

  10. Je veux juste dire qu’il y a la vraie et la fausse culture. C’est moins une question de forme que de fonds.

  11. Oui mais quel support te donner ? Pas de facebook, pas de twitter. Ne reste que ma messagerie perso. Si je te la donne elle s’affiche ici… Dis-moi.

  12. Message à Paillet :

    J’ai adoré lire les romans de San-Antonio (Frédéric Dard) et ses romans signés de son vrai nom. Ils ont accompagné toute mon adolescence et ma vie de jeune adulte, un régal, une joie, tellement de bonheur ! Dans l’intervalle, j’ai lu « Je le jure » (son livre autobiographique), j’ai découvert le bonhomme : et je l’ai adoré ! il était tellement humaniste, espiègle … je le trouve GENIAL. Je l’aime toujours bien que je ne le lise plus, hélas.

    La Sylphante

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