Les voyages intérieurs de Philippe Djian (Télérama, 13/01/15)

les-voyages-de-philippe-djian,M189438L’écrivain est cet hiver l’invité du musée du Louvre, pour lequel il a conçu l’exposition “Voyages”. Il revient sur cette expérience inédite, célébrée par une carte blanche spéciale ce week-end.

 

Pourquoi ce thème, Voyages ?
Philippe Djian : Lorsque Le Louvre m’a proposé de préparer cette exposition, le thème littérature et voyage m’est immédiatement venu à l’esprit. Les deux choses me paraissent si évidemment liées. Sans doute parce qu’écrire, c’est pour moi une sorte de voyage. Plus je vieillis, plus j’essaie de préparer mes voyages intelligemment, et la littérature me fait le même effet : quand je me mets à un livre, je ne pars plus comme un jeune idiot qui se lance n’importe comment, j’essaie de progresser, toujours d’avancer. J’imagine que tous les écrivains, à partir d’un certain âge, éprouvent la même chose. J’écris, je ne sais pas où ça va me mener, où je vais atterrir, mais il y a toujours l’idée que je me déplace.

Comment avez-vous procédé pour choisir les pièces exposées ?
L’idée n’était pas de montrer des pièces que tout le monde connait. De se contenter de poser un Gauguin à côté de la Joconde. Je désirais aussi ouvrir un spectre chronologique très large. Disons, des tablettes assyriennes à Bill Viola !
Évidemment, je ne connaissais pas les collections, les réserves du Louvre. Alors, une fois le thème choisi, j’ai pensé aux incontournables : forcément, il fallait qu’Ulysse et l’Odyssée soient présents. Je suis alors allé voir les conservateurs, afin qu’ils me fassent des propositions. Ils ont joué le jeu, et m’ont proposé un très beau vase cratère datant du IVe siècle avant JC, une pièce très rare, sur laquelle est peint Ulysse massacrant ses ennemis de retour à Ithaque. Même chose pour Dante. Il était évident d’emblée pour moi que le voyage que raconte La Divine Comédie devait figurer dans l’exposition. Là, on m’a dit d’enfiler des gants blancs et on m’a mis entre les mains la huitième édition du livre de Dante, qui date de la fin du XVe siècle et qui est aussi la première édition illustrée. On m’a aussi ouvert les tiroirs où sont conservées les estampes et les gravures de la collection du baron Edmond de Rothschild. J’y ai trouvé des œuvres tellement belles que je ne pouvais plus en détacher les yeux. Les choses se sont faites ainsi.

Louise Bourgeois (1911-2010), Lacs de montagne.1997. Pointe sèche, burin, eau-forte et aquatinte sur cuivre. H. 45,5 ; L. 60,5 cm. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, Chalcographie. <br /><br />

Le voyage n’est pourtant pas un thème présent dans votre œuvre…
Une fois, dans « Lent dehors », j’ai imaginé une scène où une troupe de théâtre prend le train. Ça a été l’horreur, car j’ai dû faire des recherches pour raconter quelque chose de plausible, me procurer des anciens horaires de trains, vérifier tout un tas de détails avant d’écrire. Ce genre d’enquête, regarder autour de soi et prendre des notes, ce n’est vraiment pas mon truc, j’aurais l’impression de perdre mon temps. De plus, en abordant le thème du voyage, on court vite le risque de tomber dans le genre touristique ou l’exotisme. Très peu pour moi.

C’est pour cela que, dans vos romans, les lieux sont en général indéterminés ?
Oui, on ne sait jamais trop où on est, c’est souvent un mélange de tous les lieux que j’ai habités, au États-Unis, en Suisse, ailleurs… Mais il ne faut jamais attendre de moi que je décrive un lieu réel et précis.

Êtes-vous lecteur de livres de voyage ?
C’est souvent très ennuyeux, les livres de voyage, non ? Sauf, évidemment, quand le voyage est un prétexte, et que le vrai sujet est l’auteur lui-même qui cherche à se découvrir à l’occasion de ce déplacement. Quand le voyage est avant tout intérieur, alors, oui, ça me passionne. Car voyager, c’est aussi faire l’apprentissage de la solitude et de soi-même. Je ne connais pas de meilleur moyen pour se connaître que de débarquer dans un endroit où l’on n’a aucun repère. Dans le voyage, il y a aussi l’idée de ne pas être là où on t’attend. Et l’obligation de s’alléger, d’abandonner le superflu derrière soi, de se délester.

Le voyage n’a-t-il pas été d’ailleurs pour vous, longtemps, un mode de vie ?
Oui, j’ai beaucoup bougé dans ma vie. Pendant une quinzaine d’années, ma famille et moi avons habité un peu partout, dans des pays différents. Pour toutes les raisons déjà évoquées : être en mouvement, s’alléger, changer de repères. Mais ce n’était pas du tourisme, car le tourisme ne m’intéresse pas. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à penser qu’il n’y a plus guère d’intérêt à faire du tourisme aujourd’hui. Un documentaire bien fait permet d’apprendre bien plus de choses sur un pays inconnu qu’un voyage sur place.

Dans le très beau texte qui fait office d’introduction au catalogue de l’exposition 1, vous revenez pourtant sur l’un de vos premiers départs, répondant à l’appel de Cendrars…
Un jour, j’étais tout jeune et je vivais à New York, quand j’ai trouvé dans la chambre du YMCA que j’occupais un exemplaire de La Prose du Transsibérien. Cendrars écrit : « Quand tu aimes, il faut partir, quitter … » Comment résister à cela quand on a vingt ans ? Cendrars nous disait aussi : embarquez sur un bateau, mettez vous tout près des machines, et votre cœur se mettra à battre au même rythme. C’est déjà ce rythme que je cherchais, pour en faire celui de ma lanhue, de mon écriture. Quand, avec un ami, nous avons travaillé trois mois comme dockers au Havre, afin d’avoir le droit ensuite d’embarquer sur un cargo, c’était cette expérience là que nous voulions : entendre battre nos cœurs au rythme des machines du bateau. Bien plus que véritablement traverser l’océan, passer de l’autre côté, on voulait entendre la mélodie des machines, celle qui correspondait au monde dans lequel nous vivions.

Qu’avez-vous appris sur vous, durant l’élaboration de cette exposition ?
Que j’ai gardé la faculté de m’émerveiller comme un gamin. En vieillissant, il arrive qu’on se demande si on a conservé cela. Manifestement, oui.

 

Nathalie Crom, Télérama, 13/01/15

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