L’amour est un crime parfait : « Les Larrieu à – 37°2 » (Hervé Aubron, Le magazine littéraire n°539, 01/14)

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C’est une ouverture excitante, si l’on ose dire. De nuit, une voiture tricote dans les méandres d’une route de montagne enneigée, slalome entre les congères phosphorescentes. À bord, ça badine, ça fume, ça a bu. Une jeune fille à la place du mort, un homme plus mûr au volant.

On arrive enfin à un grand chalet. Touffeur d’une chambre de célibataire, striptease fripon. Ellipse. Au matin, Marc (Mathieu Amalric) se lève comme si de rien n’était et découvre sa conquête sans vie, déjà vert-de-gris, sans qu’on connaisse la raison de sa mort. Il l’emporte en douce dans la forêt voisine et laisse glisser son corps dans une faille rocheuse. Et voilà tout : il retourne ensuite à la fac où il anime des ateliers d’écriture, que suivait la défunte Barbara. L’amour est un crime parfait, adapté d’un roman de Philippe Djian, peut d’abord laisser fantasmer un Twin Peaks alpin – non pas centré autour d’un lycée, mais d’une université design, sorte d’astronef glacial où l’on vit hors-sol. Au chalet, Marc vit avec sa soeur (Karin Viard), qui travaille elle aussi à la fac et avec qui les relations paraissent lourdement fusionnelles, d’autant que le mielleux chef du département de littérature (Denis Podalydès) a des vues sur elle. Sans compter une étudiante harceleuse (Sara Forestier) et Maïwenn qui débarque, dans le rôle de la jeune belle-mère de l’étudiante disparue…

On retrouve ici la patte des frères Larrieu (Un homme, un vrai, Peindre ou faire l’amour…), et d’abord cet environnement montagnard que les Pyrénéens, en paysagistes alpinistes, aiment toujours autant cadrer. Les cimes granitiques, surplombant l’abîme des ventres humains, exacerbent le carnaval de la libido. Pris en étau entre sommets et boyaux, le jeu social et même la psychologie apparaissent comme des oripeaux de moins en moins opérants, versatiles – ce en quoi convient parfaitement la sociabilité universitaire, propice à la tartufferie. La verdeur éventuelle se fait dépressive, la grivoiserie voisine avec la viande froide – elle est ici un ballot congelé qu’on a bazardé dans un trou. Certes, les Larrieu ont déjà joué avec divers genres, mais pas de manière aussi homogène et continue (comme une basse sourde), et ils ne s’étaient pas encore frottés aux codes du récit policier. Si la teneur de l’énigme n’est pas la priorité du film, elle ne se limite pas à un prétexte. Plutôt une manière d’insuffler aux préoccupations passées un rythme nouveau. Celui d’un polar verglacé : thriller en état d’hypothermie, suspense engourdi, sueur froide. Tel est le tempo d’un désir naviguant à vue. Tel est l’état de Marc, écrivain raté et pleinement conscient de l’être. Quoi de plus triste que cela ? L’homme y trouve peut-être un substitut en allant et venant autour d’une crevasse, traçant avec ses pieds des lignes et des points dans la neige, tel un Robert Walser en après-skis.

Hervé Aubron, Le magazine littéraire n°539, 01/14

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