« Les inéquitables » : entretien avec Philippe Djian (04/19, Le Bulletin Gallimard)

« Il ne pleuvait plus mais le vent ne faiblissait pas. Il devait se tenir presque courbé en deux, ses cheveux lui giflant le visage. Son frère lui manquait tellement, parfois. Ça le frappait sans prévenir, comme un poing qui écrasait son cœur puis le relâchait doucement. Et pourtant, dans quel merdier ce salaud l’avait laissé, quel fardeau, c’était rien de le dire. Diana n’était qu’un souci parmi d’autres, et pas le plus menaçant. »

Pourquoi qualifier les protagonistes d’« Inéquitables » ?
Tout part de l’expression « commerce équitable », qui fleurit un peu partout, et du double sens du mot «commerce», relations marchandes mais aussi relations humaines, voire charnelles — on parle de « commerce avec une personne du sexe opposé ». Et je me suis dit que les relations entre mes personnages, leur commerce, donc, étaient terriblement inéquitables. Comme c’est assez général, nos relations avec les autres étant souvent inéquitables, j’ai ajouté cette majuscule pour en faire les « Inéquitables » par excellence, comme d’autres sont « Illustre » ou « Immortels ».

Leurs relations sont d’autant plus difficiles que tous sont cassés physiquement ou moralement, voire les deux…
Tous reviennent de loin, tout au moins ceux qui reviennent… La pauvre Diana a vécu un passé assez abominable avec son frère Joël, et son présent n’est pas meilleur puisqu’elle multiplie les tentatives de suicide depuis la mort de Patrick, son mari. Joël se révèle un dangereux psychopathe. Marc, le frère de Patrick, a de graves problèmes sexuels, et d’avoir trouvé des paquets de cocaïne échoués sur la plage va le plonger dans des problèmes bien plus graves…

Tous évoluent dans une forme de huis clos…
Ils sont en relations affectives, familiales, professionnelles, certains vivent ensemble, comme Diana et Marc. Si ces deux-là vivaient chacun à un bout de la ville, tout serait différent, mais partager le même logement va multiplier par cent la passion et le désir de Marc pour Diana. Au départ, il la respecte tellement qu’il refoule sa frustration, ensuite… Peut-être y aura-t-il une forme de happy end ? Tous ont peur de vivre seuls, ils ne supportent pas la solitude, mais tous ont peur de vivre ensemble.

Pourtant, ils sont obligés de vivre ensemble…
Je reconnais avoir mis mes personnages dans des situations très difficiles ! En fait, le personnage principal n’est autre que Patrick, à la fois absent parce qu’il est mort et très présent puisque c’est précisément son absence qui provoque et qui explique tous leurs actes, y compris les plus fous. Sa disparition les a laissés orphelins, elle a totalement redistribué les cartes. À l’issue de la partie, qui va perdre, qui va gagner ? Et quoi ?

Vous installez un style de narration très particulier, une sorte de décalage temporel où la réponse vient en quelque sorte avant la question…
En effet, le premier mot du roman est « Mais ». À partir de là, au lecteur de reconstituer la scène qui a précédé ce « mais » qui introduit tout le reste ! J’ai voulu installer des rapports complexes dans des situations précises, mais non explicitées, tout en semant de petits indices qui vont germer au fil du récit, jusqu’au moment où l’on comprend ce qu’il y avait derrière, qui finit par devenir évident.

Comme souvent, vous faites référence à un groupe musical, en l’occurrence Sun Kil Moon…
Sun Kil Moon est un groupe de folk rock dont les morceaux aux textes très longs sont autant d’ambiances, d’histoires de vie, et leur musique accompagne bien ce que vivent mes personnages. C’est la bande-son de ce roman, sa ligne mélodique, et j’incite le lecteur à l’écouter en fond sonore de sa lecture, comme je l’écoutais en fond sonore de son écriture.

© Gallimard, 04/2019

Share Button