« Le Vieux Continent, il vous emmerde », par Philippe Djian (Libération, 07/12/12)

Philippe Djian

 

30) Petite sucrerie pour Noël : 350 milliards d’avoirs français sont dans les paradis fiscaux. Ces milliards sont tranquillement allongés sur une plage, au soleil, alors que nous entrons dans l’hiver.
31) Tout cet argent ne donne qu’une pâle idée de l’océan glacé qui nous entoure, qui nous tient prisonniers. Et d’imaginer ces 350 milliards en slip de bains, mains croisées derrière la tête, se la dorer sur une plage bordée de hauts cocotiers frémissants dans l’azur, ça me la coupe. Je me demande qui étaient ces hommes de la génération de mon père, et de celles d’avant, pour nous conduire jusque-là. De quel arbre sommes-nous les bourgeons, de quels espoirs sommes-nous les illusions blafardes pour nous retrouver voguant sur un tel océan.
32) J’espère que le bateau va tenir bon durant la traversée et que l’équipage va se montrer à la hauteur. Pour le dire autrement, j’aimerais avoir une preuve. Une preuve de fermeté. Disons cette taxe sur les transactions financières, par exemple, je ne sais pas, je veux qu’on l’applique, je ne veux pas discuter. Je veux avoir une preuve de cette détermination qu’on nous a promise, de cette volonté inflexible qu’on nous a serinée – alors qu’ils le fassent. Pourquoi voter, sinon. Pourquoi ce jeu devient-il si grotesque à la fin. Alors qu’ils le fassent, qu’ils s’y mettent. Pas dans six mois. Tout de suite. Qu’ils assument.
33) S’ils savaient comme baisser les bras fatigue, comme reculer affaiblit, comme renoncer enlaidit et accélère la chute.
34) On reproche à Paul Krugman d’avoir dit beaucoup de bêtises à propos de l’Europe. Lui, un Américain. Quand nous ne savons pas nous-mêmes, les indigènes du coin, ce qu’est l’Europe – à quel point Elle nous grandit, à quel point Elle nous dépasse, à quel point Elle nous honore. Nous n’en sommes même pas dignes. Bien sûr qu’Elle les effraie.
35) Rien ne vaut, à défaut d’amour, que d’inspirer une crainte respectueuse, une insidieuse envie, une inavouable inquiétude. La preuve est faite que nous ne pouvons pas nous en tirer seuls, que nous devons rester unis, nous les Européens, pour faire front. Pas mélangés ni dilués les uns dans les autres, mais profondément unis, et appelez ça comme vous voudrez, c’est comme les doigts d’une main, dirais-je. Nous n’en sommes pas encore à nous embrasser sur la bouche – qui a envie de coucher avec ces chiens d’Anglais, d’Espagnols, d’Allemands, d’Italiens et tutti quanti, vous voulez rire – mais nous commençons à y voir clair, malgré tout.
36) Nous devons avancer. Nous devons poursuivre. Nous sommes immensément riches. Mon cœur bat du côté des Espagnols, aujourd’hui. En particulier pour Angélica Liddell. Un éléphant blessé par balle peut mettre dix jours à tomber, moi je mets plus de temps à tomber qu’un éléphant, je peux mettre des années à tomber, je suis née avec une balle dans la tête, écrit-elle. Ce n’est pas une Américaine ou une Chinoise qui écrirait ça, croyez-moi. Nous sommes immensément riches. Cette femme vit juste là, ce parfait écrivain, de l’autre côté des montagnes, et, au pire, les autres sont à une heure de vol, nous tenons presque dans un dé à coudre et nous ne mesurons pas notre pouvoir, nous ne mesurons pas notre chance, nous sommes le Vieux Continent, nous sommes ce cher Vieux Continent. Je ris quand on me parle du Vieux Continent, je ris et celui qui m’en parle est aussitôt rayé de ma liste.
37) Le Vieux Continent, il vous emmerde. Je trouve que c’est clair, définitif, sans être trop agressif ni trop dédaigneux. Ça clôt la discussion, en tout cas. Je ne discute plus à mon âge. Ou très peu, de façon décousue, car mon esprit ne parvient plus à s’accrocher à ces choses, à les filer, à les suivre, à les traquer comme autrefois pour les éliminer. J’ai l’impression que mon corps commence à vouloir préserver ses forces et tout naturellement se protège des excès inutiles – j’ai le modèle 49 qui peut encore me faire quelques années avant de plomber la Sécu. J’ai mis des dizaines d’années avant de me rendre compte à quel point tout cela était épuisant, improductif. Puis j’ai fini par comprendre pourquoi j’écris des livres, le rideau s’est déchiré. Ils me conduisent vers le silence, tout simplement. Chaque livre est comme un énorme cachet d’aspirine contre la migraine. Le silence est le but ultime, il me semble – le contraire de celui recherché par un trop grand nombre, cela dit, si bien qu’au bout d’un moment il est trop tard et ça fait des aigris.

Philippe Djian, Libération, 07/12/13

Share Button

Laisser un commentaire