« Le choeur des anges », par Philippe Djian

carver

Comment appeler ça ? Comment appeler cette réticence ?
Quand on ne veut pas partager avec n’importe qui. Comment appeler ça ? En tout cas, je n’y peux rien. Je ne vais pas me mettre à hurler, à crier dans tous les coins Raymond Carver !
Raymond Carver ! comme un malade mental. Ne comptez pas là-dessus, désolé.
L’intimité, qu’en faites-vous ? Je ne blague pas, l’intimité avec un écrivain, qu’en faites-vous ? Je n’ai pas envie de voir les bouquins de Raymond Carver fleurir dans toutes les mains, désolé. Par exemple, si ma femme avait un amant, je n’aimerais pas qu’il les lise. Non, je me sentirais blessé.
J’entends déjà des protestations. Qu’importe. Elles sont déjà loin.
Je n’ai pas tellement aimé Short Cuts. Par moments, il me semble que j’ai détesté ce salopard de film. Mais je dois admettre que parfois, Altman a vu juste. Il s’y est pris avec la légèreté d’une pierre, en particulier lors des enchaînements, mais le parfum carvérien, l’inimitable parfum carvérien, l’entêtant parfum carvérien, subsiste. Irrépressible.
Car tout vient de la phrase, bien entendu. De la perfection de la phrase. De son rôle matriciel. Faites un peu silence, une seconde. Vous entendez ça ? Vous entendez le chœur des anges? Vos poils ne se hérissent-ils pas sur vos bras ? Si ? Vous sentez ?
Prenez les nouvelles, prenez les poèmes, prenez tout ce que vous voulez de Raymond Carver. L’étincelle se produira. La machine se mettra en marche. Le parfum envahira l’espace. Peu d’écrivains ont cette grâce. Peu d’écrivains parviennent à chevaucher le monde, à le maîtriser, à rendre compte. On va dire quoi, une poignée par génération ?
Les poèmes rassemblés ici sont un bon moyen d’y voir clair – le travail sur la longueur, sur le rythme, sur l’éloquent déhanchement de la phrase, sur l’angle de la vision, les harmoniques, etc. Quoi qu’il en soit, il semble que plus un homme en a sur les épaules et sur le cœur ou en travers de la gorge, plus il gagne en légèreté – et s’il s’appelle Raymond Carver, sa voix se change en cristal et gagne encore en éclat, en précision, et illumine le moindre visage, le moindre geste, le moindre mot de l’intérieur, donnant ce ton magnifique.
Pour certains, il s’agit d’une écriture minimale. Vous aussi ? Vous êtes confondu par tant d’ignardise? Ne rien y connaître à ce point-là, faut quand même se lever de bonne heure, non ? Ou encore d’une écriture minimaliste. Vous aussi ? Vous pouffez brusquement derrière vos doigts ? Vous hoquetez ?
“ C’est quoi, cette vie, se demande-t-il, cette vie où un homme est trop occupé pour lire des poèmes ? ” On voit exactement ce qu’il veut dire. Et tout est comme ça. Tout est aussi clair. Tout brille jusqu’à l’incandescence. Tout est aussi merveilleux que vous l’aviez imaginé. Forcément, vous vous êtes installé. Vous avez ouvert ce livre, avec le titre qu’il décroche ici, La Vitesse foudroyante du passé, qui n’est pas un si mauvais titre, mais qui ne rend pas très bien, selon moi, cette idée de profondeur, d’immersion, de silence à découper au couteau, de nature, de jour qui se lève, de froideur désespérée: de tiédeur lancinante, de pêche en rivière, de pêche en mer, de pluies, de rosées, de ruptures qu’évoque parfaitement bien le titre anglais Ultramarine avec sa couverture dans les bleus. En tout cas, vous avez ouvert ce livre et vous ne songez plus qu’à me remercier. Normal. Ecoutez, je tiens à vous mettre à !’aise. Vous ne me devez rien du tout. Absolument rien. Tout le plaisir a été pour moi.

carvernb

Ce qui est difficile, c’est de pouvoir ouvrir un autre livre, ensuite. Il faut se forcer. A quoi bon, se dit-on. Pourquoi perdre son temps? C’est quoi cette vie où un homme est trop occupé pour lire de la poésie ?  Le côté alcoolo, le côté prolétaire. Difficile à digérer, chez certains. Difficile de voir ce gars balancer des poèmes et des nouvelles comme autant de gerbes lumineuses au milieu de leurs ténèbres -,étant ce qu’il était, sortant d’où il sortait – d’une poubelle ou du fin fond du néant -, de voir un tel gars tirer le monde à lui, sous leur nez, écrivant comme un dieu. La célèbre photo de Marion Ettlinger révèle l’étonnante rigueur/vigueur de la phrase carvérienne, sa sourde cadence, l’aérienne intensité, la brutalité mais aussi la douceur et l’humeur facétieuse. Il est assis là, manches retroussées, en polo sombre, le coude sur le dossier d’une chaise, formant un carré, le buste légèrement penché en avant, archi-séduisant, totalement habité. Mais aussi, tout dépend de ce que l’on cherche. Tout dépend, bien entendu, de ce qu’on attend d’un écrivain – entre autres ce pouvoir de consolation dont parle Richard Ford, ce pouvoir d’embellir la vie.

Ce texte est paru initialement dans Les Inrockuptibles n°543, 25/04/2006

Share Button

Laisser un commentaire