« J’attends de voir ce qui doit naître », par Philippe Djian (Libération, 01/03/14)

Philippe Djian

53) J’entends dire, ici et là, que la situation du pays s’améliore. Je fais partie de ceux qui doutent mais que l’espoir, néanmoins, maintient prudemment en vie.

54) Je me méfie des écrivains. En lisant Agonie d’agapède William Gaddis, j’ai failli avoir une syncope. Les grands bonheurs sont si rares.

55) La science nous apprend que l’homme nouveau est en marche. Que très bientôt, nous vivrons jusqu’à 150 ans et qu’un honnête citoyen pourra se marier au moins trois fois, si je réfléchis, et avoir une douzaine d’enfants. Pas en même temps, bien sûr. Et ce sera une espèce de paradis comparé à nos vies mornes d’aujourd’hui, si courtes. Je me vois déjà au bras d’une Noire, puis d’une jaune, d’une rousse, apprenant différentes langues, changeant de pays, m’initiant à d’autres coutumes, pratiquant différentes religions, devenu gangster avec l’une, poète avec l’autre, banquier avec la rousse. Je suis tellement excité à cette idée. J’ai réveillé ma femme pour lui en parler. Regarde-moi, lui ai-je dit, imagine-moi à 150 ans passés. Elle a ouvert un œil puis s’est rendormie.

56) Au moins, je n’aimerais pas mourir avant que l’Europe ne soit construite. J’attends de voir quelques citadelles s’écrouler, quelques mentalités s’ouvrir. J’attends de voir ce qui doit naître. Je veux voir ça. Je veux voir l’intelligence triompher. Vivre une centaine d’années de plus me permettrait de patienter, de me montrer plus réaliste. Et sans doute alors errerions-nous parmi les décombres, au milieu des déchets, parmi les ordures qui emplissent nos boîtes à lettres, mais aurions-nous enfin inventé la pilule du bonheur, dormirions-nous sous les ponts avec le sourire aux lèvres. Enfin, c’est loin.

57) Je fais le pari qu’il y a davantage de gens bien que de connards sur Terre. Alors, je m’interroge. Mais nous sommes bêtes, je crois.

58) Conduire un camion rempli de drogue en étant soi-même chargé jusqu’au ras des yeux, voilà qui commande le respect. Mais qui n’aide pas lorsque surgit un virage et qu’on parle une langue étrangère. Plus de peur que de mal, par miracle.

59) J’ai flingué le pare-chocs de ma Mercedes, l’autre soir, en sortant de mes ateliers. Je tenais le Gaddis d’une main et le volant de l’autre. J’étais sous le charme d’une phrase que je tenais à relire et je me suis payé le trottoir. J’ai remercié le ciel de ne pas avoir d’enjoliveurs. A Paris, souvent, les trottoirs sont hauts. Je ne parlais jamais de Paris, avant. Je n’y situais aucune de mes histoires, je ne citais jamais son nom. Je pense qu’il s’agissait d’une espèce de blocage. Mais j’ai dépassé tout ça. Et maintenant que je suis prêt, que j’ai accompli un sérieux travail sur moi-même, que j’écarte les bras, il ne se passe rien, je reste muet.

60) Je me demande si je peux faire passer la facture de la réparation dans mes frais, vu les circonstances. Flaubert faisait réparer la roue de son fiacre aux frais de la princesse quand il heurtait une pierre en songeant à Mme Bovary. Je n’entends pas beaucoup parler de nos avantages, je ne vois venir aucun décret pour améliorer le sort de la profession. Et Dieu sait si nous sommes pourtant fondés à sortir tous les soirs et d’avoir à payer nos consommations. Ne me demandez pas où j’en suis de mon prochain livre. Le centre est partout et la circonférence nulle part, comme disait Borges.

61) Tant qu’on peut mettre un chiffre sur une somme, ça va. Cinq milliards d’euros, ça reste concevable, ça doit pouvoir tenir dans une cantine, ça va. Vingt ans de prison. Pas le bout du monde, ça va. La damnation pour ceux qui tirent les ficelles, qui envoient les autres à la potence, qui se taisent, qui sont au garde à vous, ça va. La damnation éternelle, ça va.

62) Un ami rentre des îles, un autre des montagnes. Leur bronzage n’est pas identique. De fait, on ne porte pas le même genre de lunettes sous les palmiers, dans les eaux bleues, que lorsqu’on dévale une piste à travers la poudreuse. Je les laisse discuter entre eux.

63) J’ai regardé une vidéo où un type lance un jeune chat contre un mur. Si rentrer dans une église et m’agenouiller devant Dieu pouvait m’ôter de l’esprit de telles images, que j’en ressorte lavé, comme neuf, je le ferais. J’ai essayé pour la Syrie, pour l’Afrique, pour les lapidations, les viols, les charniers. Malheureusement, ça n’a pas marché. Ça ne marche pas.

Philippe Djian, Libération, 01/03/14

 

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Une réflexion au sujet de « « J’attends de voir ce qui doit naître », par Philippe Djian (Libération, 01/03/14) »

  1. Comme disait je ne sais plus quel philosophe : le Mal n’est pas réconciliable avec un jugement suprême. On peut toujours se dire qu’il y a une justice divine quelque part là-haut, le mal quotidien est injustifiable, notre quotidien est inacceptable. On ne devrait pas pouvoir s’arranger avec cette idée, le mal est indicible et injustifiable. Aucun ciel ne pourra nous laver de cette merde, cela me semble évident.
    Rien ne justifie la souffrance d’un enfant. Il n’y a RIEN qui justifie cette abomination. Sinon, peut-être je suppose, un petit plaisir, une fraction de seconde. Le genre de cruauté ordinaire qu’on laisse à la nuit. Pas vu, pas pris.
    Le pire est que si on essaye de la dire, on la justifie. Et si on n’en dit rien, on laisse passer.
    Silence, on tue !
    Sommes-nous nés mauvais ? Nos esprits étriqués sont peut-être incapables d’interpréter autre chose que de la cruauté quand il pourrait s’agir d’un acte que la morale réprouve et qui se transforme en méchanceté, mais qui pourrait se vivre autrement. Se ressentir autrement.
    La morale dit c’est mal, la victime n’en finit pas de souffrir et le prédateur se découvre un plaisir antisocial.
    Y aurait pas autre chose qui empêcherait la création de prédateurs ? Une ouverture sur cette nuit qui ne serait pas la force obscure de l’humain, mais un éloge à l’obscurité, une belle nuit étoilée où le sombre serait mis en valeur par la lumière, rationnelle, moraliste et dictatoriale.
    Bref, nos sociétés fonctionnent encore (et peut-être pour toujours) sur le droit divin. Manque de bol, elle met au rebut une importante partie vitale de nous, peut-être un instinct de survie, qui, manque de pouvoir s’exprimer, se traduit par la cruauté.
    Tous les jours et encore tous les jours.
    Ne reste que des vertus charitables qui apparemment ne remplissent pas l’homme. Voire le nombre impressionnant de pédophiles dans l’église. Hypocrisie, quand tu nous tient… Combien de temps encore ?

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