« Incidences », par Nathalie Crom (Télérama)

Télérama n° 3135 – 13 février 2010

Le noir, on le sait, est la couleur qui sied le mieux à Philippe Djian – ce qu’on ignore, en revanche, à ce jour, c’est jus-qu’où le conduira cette attraction pour les ténèbres, vers quelle intensité de tragique il tend. La tragédie, elle est là, palpable, à chaque page d’Incidences, son nouveau roman – notons d’emblée que dans ce mot, « incidences », il y a toutes les lettres qu’il faut, et même davantage, pour écrire le mot « incendies », et ce n’est pas anodin puisque cette histoire commence et se termine dans le feu.

Mais c’est en cours de route, dans tous les sens du terme, qu’on fait la connaissance de Marc. C’est à la troisième personne, mais néanmoins à travers sa perception des choses, que va se dérouler cette histoire. A cet instant de sa vie, il a 53 ans. Et c’est sur une route de montagne qu’il se trouve, au volant de sa Fiat 500, rentrant chez lui avec à ses côtés, assise à la place du mort, une jeune femme prénommée Barbara. Marc est professeur de littérature appliquée, ou creative writing, à l’université. Prodiguant ses conseils désabusés – lui-même s’est voulu un temps écrivain, avant de devoir accepter son absence de talent et de renoncer – à des jeunes gens parmi lesquels figure Barbara. Elle n’est pas la première, parmi ses étudiantes, avec qui Marc noue une liaison. Ainsi va sa vie sentimentale, ou plutôt strictement sexuelle : une suite d’aventures éphémères avec de très jeunes femmes dont il ne retient pas toujours les prénoms. Relations qu’il prend soin de tenir secrètes aux yeux de tous, et surtout à ceux de Marianne, sa soeur, comme lui quinquagénaire et célibataire, et dont il partage l’existence dans la grande maison isolée de leur enfance.

Incident, ce matin-là : Barbara, qu’il avait amenée dans son lit, ne se réveille pas, et pour cause, elle est morte, « froide comme un jambon, déjà presque grise ». L’instant de stupeur passé, Marc se débarrasse du corps. Mais il n’en a pas fini pourtant avec elle puisque, quelques jours plus tard, se présente à lui Myriam, la belle-mère de la jeune fille, soucieuse dit-elle de comprendre le pourquoi, le comment de sa disparition.

On n’en est alors pas même arrivé à la page 20 d’Incidences, et déjà Djian a largement semé le trouble – que les deux cents et quelques pages suivantes, bien qu’écrites incontestablement sur le ton de la comédie, vont tout ensemble dissiper et implacablement densifier. A ce trouble, la personnalité de Marc telle qu’elle s’esquisse, sa façon d’être au monde et aux autres, le prisme imposé de son regard sur les événements participent largement. Affabilité, calme, accès de fébrilité semblent en lui se mêler, composant une alchimie opaque mais que l’on pressent étrange, instable, imprévisible, incendiaire peut-être. Etrange aussi, ce couple trop soudé, profondément tendre et conflictuel, qu’il forme avec Marianne. Inquiétants, voire anxiogènes, ces fragments d’enfance, brefs et tranchants comme des éclats de verre, qui hantent la mémoire de Marc.

On a beau connaître l’immense talent de Philippe Djian, on est ici, une fois encore et plus que jamais, saisi par la virtuosité, la sophistication extrême du scénario, du montage, de l’écriture, par la composition d’ensemble, fluide, faussement désinvolte, réellement parfaite de ce roman captivant, souvent drôle, par Djian guidé vers une conclusion implacable. Incidences est, à sa façon, un roman d’apprentissage et un roman d’amour, qui s’inscrit avec naturel dans l’oeuvre de moraliste que compose, de livre en livre, l’écrivain. Un grand roman tragique et spéculatif, ironique et désespéré, qui pointe du doigt les blessures de l’enfance, l’incapacité d’en guérir, l’impuissance absolue et définitive de l’amour.

Nathalie Crom

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