« Impardonnables », nouvel opus romanesque de Téchiné », par Serge Kaganski (Les Inrocks)

Un roman de Philippe Djian, une ville magique (Venise), un beau casting inédit, le retour d’un de nos meilleurs cinéastes de ces trente dernières années… et une sélection à la Quinzaine surprenante pour un réalisateur aussi chevronné : les raisons d’avoir envie de découvrir ce nouveau Téchiné ne manquaient pas. Impardonnables ne déçoit pas cette attente, même si l’on est pas sûr qu’il s’agisse là du meilleur film de son auteur.

Un écrivain à succès (Dussolier) vient vivre quelques mois à Venise pour écrire au calme son nouveau livre. Il tombe amoureux de son agent immobilier (Bouquet), et emménage avec elle. Puis un an et demi passe : déboulent dans le film la fille et la petite fille de l’écrivain, une amie et ex-amante de Bouquet, son ado de fils, une famille d’aristos fin de race, des disparitions, des enquêtes et filatures…

Comme souvent chez Téchiné, le film avance sur une matière romanesque qui monte en neige au fur et à mesure de l’arrivée de nouveaux personnages, de pistes narratives proliférantes qui font maintes fois bifurquer le récit, du passage des ans et des saisons, des protagonistes qui disparaissent puis réapparaissent, ou circulent du premier au second plan. Mais ce qui est nouveau chez Téchiné, c’est une forme d’apaisement, ou de distance dans son traitement, à l’aune de son âge et de celui de ses personnages principaux. Certes, les jalousies de couple, les conflits de génération ou de classe sont toujours au rendez-vous, mais filmés avec moins de feu ardent. Comme si un certain degré de sérénité dans la mise en scène avait remplacé le flux tendu habituel dans lequel Téchiné a coutume de placer ses personnages.

Impardonnables s’éparpille parfois dans ses multiples personnages et intrigues croisées. Deux éléments forts structurent néanmoins cet écheveau complexe. D’une part, le couple Bouquet-Dussolier, qui se forme et se distend tout au long du film. D’autre part, la ville de Venise, ou plutôt la lagune, tant Téchiné prend un soin manifeste à éviter le parcours touristique. Ainsi voit-on plus souvent le ciel, les montagnes au loin, les étendues d’eau, les petits jardins, la topographie maritime, les Zaterre, le quartier moins connu de Cannarégio que la place Saint-Marc ou le Rialto. La culture italienne (à travers Titien, Bertolucci, Adriana Asti, la sculpture de Poséidon…) baigne ce beau film classique au romanesque ample et tenu, dans lequel brillent Carole Bouquet (belle, tonique, émouvante), André Dussolier (force tranquille) et Mauro Conte, nouveau venu incarnant un jeune homme écorché vif typiquement téchinien.

 

Serge Kaganski, Les Inrocks, 18/05/11

 

 

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