Grand entretien avec Philippe Djian : « Pas anodin d’être écrivain » (Midi Libre, V. Coste, 21/04/19)

Dans votre nouveau roman, comme toujours, le lieu de l’action n’est pas déterminé, vous ne donnez aucune indication géographique précise. Pourquoi ?

Ça me poursuit depuis trente ans, je n’ai jamais cité le lieu où se déroulent mes livres. À part une fois, j’avais indiqué l’Andorre, parce que c’était vraiment nécessaire. Je ne sais même plus de quel livre il s’agissait. Vous allez croire que ce n’est pas moi qui les écrits (rires), mais si, je vous assure, c’est bien moi.

On touche là au cœur de ce qui fait votre spécificité. Vous prenez des libertés avec vos histoires, vous ne décrivez pas le physique de vos personnages…

Oui, je ne suis jamais très intéressé par les histoires. Si on veut une pensée particulière, on peut prendre des livres de philosophie ou de sociologie. Ce qui m’intéresse c’est la langue, la laisse-t-on telle qu’elle est, essaie-t-on de l’arranger, d’avancer un peu ?
Tous les écrivains qui m’ont subjugué sont des gens qui m’ont attrapé par le stylo, par la langue. Voir comment ils arrivaient à faire passer des sensations que, a priori, on connaît déjà. Car depuis Shakespeare, on n’a pas fonctionné avec d’autres éléments que la trahison, l’amour, l’amitié, l’argent, la filiation.
On connaît tout ça. Et la seule chose qu’on peut faire, pour continuer à écrire des histoires, c’est faire un pas de côté, regarder les mêmes choses que tout le monde mais sous un angle différent. Et je pense qu’on peut changer d’angle avec la langue. La langue fait tout, elle permet de mettre des personnages ordinaires dans des situations extraordinaires et de se débrouiller pour que la situation les fasse se révéler.

Pour tendre vers cela, vous usez de rares techniques, en jouant sur la ponctuation, la typographie…

La typographie, ça n’a rien à voir avec la langue. Pourquoi écrire en italique par exemple ? Alors, je me débrouille. Pour que mes dialogues n’aient pas besoin de tirets, de retour à la ligne, pour ne pas forcément commencer un paragraphe avec un petit blanc. Tout ce qui m’ennuie, me gêne, les points d’interrogation, d’exclamation, j’enlève. J’essaie de faire sans ces cannes. Si on peut enlever, il faut le faire. Et à l’écrivain de se débrouiller pour qu’il n’y ait pas de confusion, et que l’on comprenne.

Vous allez vers toujours plus d’épures : usage fréquent d’ellipses, romans de plus en plus courts…

C’est l’âge aussi, je n’ai plus 20 ans. Après, les ellipses, servent aussi à quelque chose. Il y a plein de passages, les scènes sexuelles, d’action, par exemple, que je n’ai plus envie d’écrire. Ce qui m’intéresse, ce sont les prémices, comment on est arrivé à cette situation, et ce qu’elle donne. J’écris le livre que j’ai envie de lire.

Vous vous lancez souvent des défis littéraires. Écrire un roman uniquement à base de dialogues…

Oui, d’immenses écrivains ont fait ça, mais en France, on n’est pas trop à l’aise avec les dialogues, on vient après les Américains qui font ça de manière naturelle. Nous, on fait souvent des dialogues de scénariste.
Or, on n’a pas besoin de tout savoir sur un personnage dès qu’il entre en scène. C’est que j’explique dans les ateliers d’écriture que j’anime depuis cinq ans, où je constate toujours les mêmes blocages. Ce n’est pas anodin d’être écrivain, surtout aujourd’hui. La parole disparaît, et quand la parole disparaît, c’est le poing qui se ferme. Nous, les écrivains, on doit donc proposer une langue. Belle, utile.

C’est à votre tour d’être salué par une génération. Virginie Despente, en parlant d’elle, de Dantec, Houellebecq, etc., a dit : “Une chose est sûre : on a tous lu Djian.” Touché ?

(Sourire timide) Je n’ai pas voulu montrer la voie à une génération. Quand j’ai commencé à écrire en France, ça a fait du bruit, parce que j’étais le premier à écrire comme ça.
Pour moi, je n’étais pas le premier. Je ne lisais aucun bouquin contemporain français, mais Fante, Faulkner, Bukowski… Je n’avais pas l’impression de faire quelque chose de neuf. J’essayais juste de pas faire tache par rapport à ces gens que j’aimais. Après, ce que dit Virginie me fait plutôt plaisir. Et puis ce sont des gens que j’apprécie.

Vous avez aussi cultivé votre différence en ne vivant pas à Paris…

J’ai habité à Boston, Florence, Bordeaux, Lausanne… Et dans l’Aude ? Oui ! C’est un peu ainsi que j’ai commencé à écrire. J’ai très vite compris qu’on ne pouvait pas écrire si on ne se donnait pas le temps de le faire. Ma belle-mère avait acheté des ruines dans les Corbières, à Fitou, et avec mon frère on s’y est mis, un vrai chantier. Et on y a vécu, deux ans, le temps d’écrire un livre, le premier, Bleu comme l’enfer.

Vous avez renoué avec l’Aude, via le film “37,2”, tourné à Gruissan, sur la plage des chalets. C’était votre idée ?

Ça c’est hyper-marrant. Quand Beineix a trouvé ça, la plage, les chalets, il m’a dit que c’était à côté de chez moi. Mais je ne connaissais pas, je n’y étais jamais allé ! Et je ne connais pas Marvejols non plus où le film a été aussi tourné. Mais ça fonctionne !

Stephan Eicher vient de sortir un nouvel album. Vous avez été son parolier ?

Je me suis lancé, pour faire ses chansons en français. Et c’est devenu presque un frère. Ça me permettait de faire autre chose, de rencontrer des gens différents, faire des trucs différents. On est en train de faire son prochain.

On a commencé en parlant style et langue. Un auteur vous a-t-il marqué sur ce plan-là, récemment ?

J’en ai lu un génial, un peu dur, dont je parle partout parce que j’ai trouvé que c’était hyper-intéressant au niveau de l’écriture. C’est My absolute darling, de Gabriel Tallent.
En plus, j’ai fait une émission avec lui, on a été boire un coup après. Et c’est un mec assez bien quand même. Il y a des trouvailles stylistiques incroyables là-dedans. Ou quand il écrit sur la nature, on sent que c’est pas du Wikipédia. Mais bon, il a mis sept-huit ans pour écrire ça.

Vincent Coste

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