Entretien avec Ph. Djian : « Marlène, c’était le personnage du roman capable de tout faire exploser et elle m’amusait » (11/03/17)

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Avec Marlène, Philippe Djian surprend encore une fois ses lecteurs. Si le style reste évidemment au cœur de ses préoccupations, l’histoire et les personnages de ce nouveau roman étonnent. Deux anciens agents des forces spéciales sont de retour dans leur pays après avoir vécu l’enfer. Quand l’un, Richard, marié à Nath et père de Mona, éprouve un mal fou à rentrer dans le cadre, l’autre, Dan, met tout en œuvre pour se réinsérer. Le personnage de Marlène, la sœur de Nath, va venir briser cette harmonie apparente. Rencontre avec un écrivain que la comédie humaine continue d’amuser.

Comment sont nés ces deux personnages masculins ?
J’avais lu un reportage dans Paris Match dans lequel un ancien soldat disait « Quand j’étais là-bas on me flanquait des trucs dans les mains qui valaient des millions de dollars et en rentrant dans la vie civile, on ne me file même pas un balai pour nettoyer les rues ». C’est quelque chose que l’on entend souvent, que l’on n’arrive pas à réinsérer ces types confrontés à des crises d’angoisse, à qui l’on donne des médicaments pour tout aille mieux. Ils deviennent incapables de faire quoi que ce soit. Pour moi c’est du pain béni car les familles sont complètement disloquées. Le mec passe son temps couché sur le canapé, il ne baise plus sa femme, ça explose dans tous les coins. Et j’ai vu aussi un petit documentaire qui se passait aux États-Unis où à leur retour, les soldats se retrouvent entre eux, dans des petites villes en préfabriqués. Ils sont accueillis en héros et ils passent leurs journées dans des bars, sans se parler. Ce sont des zombies.

L’amitié entre ces deux personnages ne tient-elle que par le traumatisme de la guerre ?
Non, parce que j’ai essayé de montrer qu’ils se connaissaient depuis un moment. J’aimais bien cette idée de confronter deux types qui souhaitent revenir à la vie normale, avoir des nuits sans cauchemars, être comme tout le monde. La question de la normalité se pose comme celle d’une prison mentale, dont on ne peut pas se sortir. Mais je ne me suis pas dit que j’allais écrire sur la normalité. Je donne des éléments, mais je ne creuse pas profondément, ce n’est pas mon boulot. Ça vient au fur et à mesure.

Avez-vous conscience que le titre de votre roman oriente d’emblée le lecteur sur une piste, comme un projecteur qui n’éclairerait qu’une partie de la scène ? Pourquoi avoir choisi celui de Marlène ?
Je suis resté pendant deux jours à chercher un titre. J’allais voir ma femme qui me répétait à chaque fois « Mais c’est con ton titre, pourquoi tu t’embêtes ? Appelle ça Marlène ». Des fois il ne faut pas aller chercher trop loin. Je venais de revoir Théorème (film de Pier Paolo Pasolini) et j’aimais bien l’idée de ce mec qui arrive et qui met le bordel partout en séduisant tout le monde. Marlène fait un peu ça, avec sa sœur, avec Dan. Et j’aime bien les personnages qui reviennent, auréolés d’un mystère. On ne sait pas si elle est enceinte, si elle ment. Même moi je ne sais pas… C’était le personnage du roman capable de tout faire exploser et elle m’amusait.  Est-ce que cette fille a couché avec tous les mecs qu’elle a rencontrés ? Richard le dit mais on ne sait pas si c’est vrai. Les autres ont une mauvaise image d’elle. Nath en parle comme d’une emmerdeuse, mais on ne sait pas si elle a raison. On ne sait jamais si Marlène est une super manipulatrice qui joue l’idiote ou pas. J’aime bien ce genre de personnage.

Au niveau du style, comment définirez-vous Marlène ? Comment le situez-vous par rapport à vos romans précédents ?
C’est une prolongation. J’ai l’impression que ça s’affine, que je suis plus à  l’aise dans mon écriture, que j’enlève les trucs qui vraiment me gênent. Je réfléchis tout le temps à ça. Est-ce que dans une phrase j’en ai mis assez ? Est-ce qu’elle me plaît ? L’histoire n’est qu’au service de ça.

Et le titrage des « chapitres » ?
C’est venu comme ça. C’est le premier mot que j’ai écrit, « Fille ». Je me suis demandé ce que j’allais en faire. Et je suis allé à la ligne. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve une manière de présenter les personnages et j’ai l’impression que ça aide pour comprendre qui parle.

On risque une fois encore de vous reprocher d’avoir américanisé votre récit. Les lieux, la situation, les personnages, le décor, tout donne cette impression. Est-ce volontaire ? Conscient ?
C’est conscient et volontaire. J’ai traversé des villes de garnison en France comme Pau ou Agen mais ça ne collait pas du tout avec cette histoire. Les militaires sont intégrés dans la ville. Le lieu dont je parle est une succession de bars avec des mecs en treillis à l’intérieur, hypnotisés par la télé. On a désormais tous une culture véhiculée par la télé, les séries, le cinéma. Mais j’ai de toute façon toujours eu du mal à situer mes romans en France.

Vos personnages sont condamnés dès le départ. Même Dan qui essaie de se réinsérer ne trouve qu’un job sans intérêt, où il devient le larbin d’une gérante de bowling.  Votre univers a toujours été sombre mais comporte de moins en moins d’issues…
Je me sers de choses que j’ai vécues. Plus jeune, j’ai fait du ciment pour des parisiens. J’étais plus jeune mais je sais ce que c’est de bosser pour des gens. Je me souviens qu’à des moments j’en avais marre. Je sais ce que c’est de vendre ses efforts physiques à des gens qui ont du pognon qu’ils ont peut-être gagné de manière discutable. Ce n’est pas facile à vivre. Ça ressort certainement, je penserai toujours à ça, même si maintenant je fréquente des gens socialement beaucoup plus installés et stables. Il s’agit d’un autre monde.

Une adaptation cinématographique est-elle le meilleur moyen pour vendre des livres ?
Oui, surement. 37°2 en est un très bon exemple, « Oh… » aussi. Impardonnables a été traduit aux États-Unis car Téchiné l’avait adapté. « Oh… » est sorti en ebook en catastrophe avant l’édition papier pour coller avec la sortie du film aux États-Unis. Un film fait facilement oublier la valeur et l’intérêt d’un livre.

Avez-vous déjà envisagé de rejoindre un comité de lecture ?
Non. C’est trop impersonnel, les décisions sont collectives et obligent à se réfugier derrière le comité de lecture. Je préfère un rapport direct, comme dans le cadre des ateliers d’écriture. Je ne peux transformer personne en écrivain mais je peux apporter mon aide. Je fais faire des exercices à mes élèves, avec des contraintes, des consignes. Et je donne mon avis.

 Entretien avec David Desvérité (11/03/17)

Marlène, 2017, Ed. Gallimard.
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