Entretien avec Ph. Djian : « J’essaie de me demander à quoi je sers » (David Desvérité, 15/04/19)

Philippe Djian fêtera ses soixante-dix ans le 3 juin prochain. Il publie Les Inéquitables, son trentième roman, chez Gallimard. Il est toujours question de rapports conflictuels, de trahisons et de tensions entre personnages abîmés. La mort de Patrick, auréolée de mystère, constitue le point de départ de ce récit. Marc, son frère, se met en tête de veiller sur Diana, la femme de Patrick, et vient s’installer chez sa belle-sœur suicidaire. Un matin, à l’aube, après une soirée compliquée et tandis qu’il se promène sur le bord de la plage, Marc découvre plusieurs paquets contenant de la drogue. Il décide de les revendre et fait appel à Joël, le frère de Diana. Cet événement sonne le début des ennuis. Les caractères se révèlent, les failles apparaissent, et le passé vient rattraper avec brutalité l’ensemble des protagonistes de ce roman.  

La disparition des êtres chers révèle dans vos romans les caractères des personnages qui leur survivent. Considérez-vous la disparition comme un révélateur ?

Effectivement, il y a une mort, une disparition au départ. C’est aussi un peu allégorique. Mes personnages doivent profiter d’une perte, d’une absence. Les rapports entre Marc et Joël qui, au début, sont presque des rapports père fils, d’amitié assez profonde, ne peuvent évoluer que parce que quelqu’un est mort. Je ne fais pas de différence entre la mort et l’arrachement. J’essaie de faire des romans de plus en plus courts car l’histoire me pose problème. Et c’est pour cela que je peux supprimer un personnage tout de suite. C’est pour ça qu’il y a des ellipses assez énormes.

Vos personnages sont tous auréolés d’une dose de mystère insaisissable. Le rôle du romancier est-il de ne pas en dire trop ? De laisser travailler le lecteur ?

Il est très important pour moi de montrer que chaque personnage a une part qu’on ne connait pas, que peut-être lui-même ne connait pas. Je n’ai pas de caméra. Je suis obligé de faire comprendre avec des mots des éléments restés dans l’ombre. Cette part de mystère, il ne faut pas chercher à la résoudre. Je donne l’essentiel au lecteur. Ce que j’ai écrit me suffit, même moi il m’est impossible de tout connaître des rapports entre mes personnages.

Vos personnages sont ambivalents, toujours à la limite, bien souvent incapables de résister à la tentation.

L’histoire de la drogue, c’est arrivé deux fois à Biarritz. Des petits vieux avaient ramassé de la drogue échouée sur la plage au petit matin et avaient essayé de la revendre. On a tous des histoires compliquées. On arrive plus ou moins à les mettre sous le tapis, à faire avec. Certains n’y arrivent pas et deviennent obsédés par certaines choses comme l’amitié, la trahison, les rapports sexuels.

Le personnage de Joël incarne à merveille les deux faces d’une médaille.

SI on devait le positionner dans un cadre, il serait placé à un endroit extrêmement visible. C’est lui qui fait tout fonctionner. Il a commencé à violenter sa sœur lorsqu’ils étaient petits, c’est lui qui met Marc en rapport avec des petits jeunes un peu tarés pour la revente de la drogue, c’est lui qui a des rapports compliqués avec les femmes. C’est le moteur sombre, la mécanique que l’on ne voit pas mais qui fait avancer l’histoire.

La présence de l’océan constitue une source d’apaisement comme une source de danger. Quelles relations entretenez-vous avec l’élément liquide, récurrent dans vos romans ?

Je me suis demandé si j’aurais été capable d’écrire un roman qui ne se passe pas près de l’eau. Et je pense que non. À part mes vingt premières années à Paris, j’ai toujours habité au bord de l’eau. Quand je parle de racines, il faut que ça trempe dans l’eau. J’ai un rapport très particulier avec la nature. Elle m’angoisse très vite. J’ai vécu ça aux États-Unis. La nuit, quand nous avions visité le Yosemite Parc, j’allais me balader tout autour, c’est très hostile et magnifique. Le rapport à l’élément liquide, je l’ai toujours comparé avec la manière d’écrire, avec la fluidité.

On pense à un port des Everglades ou de Long Island. Où avez-vous écrit Les Inéquitables ?

La plupart du temps à Biarritz. Je n’arrive pas à écrire à Paris. Ce n’est pas une question d’inspiration, je ne crois pas à l’inspiration, c’est une question de concentration. Entendre le bruit des poubelles qu’on renverse à quatre heures du matin m’emmerde. Je le vis mais je n’ai pas envie d’écrire ça. Quand je suis à Paris, je ne sors pas de chez moi. Je suis né là, je connais la ville, mais ça ne m’apporte rien. Être urbain ne me parle pas. La ville ne me parle pas. Mais j’en ai besoin en même temps. Je n’irais pas habiter dans une cabane au fin fond des bois.

Comme dans Vers chez les blancs, votre roman se construit autour d’un absent, Patrick. Vous donnez quelques éléments le concernant sans jamais expliciter de manière claire les raisons de sa mort brutale, son véritable rôle par rapport aux survivants…

J’explique qu’il est mort dans une fusillade à la sortie d’une boîte de nuit, sauf qu’on n’en sait pas plus. Des cinglés qui tirent dans le tas à la sortie d’une boîte de nuit, il y en a partout. Ce personnage a un drôle de statut car avec son frère c’est assez violent, alors que Marc l’auréolait. Il prend une proportion qu’il n’avait pas de son vivant. C’est celui qui avait tout en main, ce que lui reproche son frère. L’idée était de faire ce qu’explique Stevenson, mettre une situation en place et se débrouiller pour que les personnages se découvrent par rapport à la situation qu’ils doivent affronter. Ils sont entraînés par quelque chose. J’espère toujours que l’histoire va m’aider même si ce n’est pas ce que je cherche. Ce qui m’intéresse est plutôt l’ambiance, le ton, le rapport aux gens, les idées un peu folles.

Le monde que vous décrivez est sombre, chaotique. La société d’aujourd’hui vous effraie-t-elle ?

Elle ne me fait pas peur. De toute façon c’est un cheminement logique, qui nous amène à une conclusion prévisible. La planète ne peut plus fournir tous nos besoins. Tout le monde est responsable. Je crois que c’est inéluctable. Le pire travail aujourd’hui est celui de Président de la République. Je n’ai pas d’affinités particulières avec Emmanuel Macron, mais je le plains. On est emporté par cette vague, cet espèce de tsunami. Aux États-Unis, les survivalistes prennent de l’ampleur. Ils stockent du riz, des bouteilles dans des blockhaus, ils apprennent à se défendre.  Mon prochain livre évoquera ça. De toute façon, beaucoup de choses ne pourront plus fonctionner, des produits deviendront hors de prix. Peut-être que les enfants de nos enfants ne connaîtront plus la viande. Je ne crois pas la science capable de tout régler. Mais ce passage est intéressant. Et très angoissant.

Vous continuez à animer des ateliers d’écriture. En quoi consiste votre rôle ? N’est-il pas devenu trop routinier ?

J’essaie d’expliquer à mes élèves que je ne suis pas meilleur qu’eux. Je leur répète d’écrire le livre qu’ils auraient envie de lire. J’essaie de leur faire gagner du temps en mettant le doigt sur ce qui ne va pas, le rythme notamment. Les dialogues doivent exprimer des hésitations, des mensonges, de l’incompréhension mais ne doivent pas servir à expliquer quelque chose. Mais ce que je dis n’est pas gravé dans le marbre. Je ne représente qu’un avis qui s’ajoute à celui de l’ensemble de mes élèves. Celui qui écrit reste le capitaine du navire.

Votre travail sur la typographie, notamment la suppression des tirets, des tabulations et de certains signes de ponctuation illustre l’évolution de votre style.

Je me donne du mal pour que ce ne soit pas confus. Surtout au niveau de la mise en page. La mise en forme pour l’édition modifie parfois cette mise en page et peut entraîner une certaine confusion. Je fais tout pour ce que soit clair. Je suis l’inverse d’un cérébral. Je cherche que mon lecteur me dise qu’il n’a pas besoin de guillemets, de tirets quand je vais à la ligne, de points d’interrogation. Quand j’étais jeune et que j’utilisais des majuscules comme Bukowski, c’était une faiblesse.

Stephan Eicher a annoncé la sortie prochaine d’un album auquel vous avez collaboré. Trente ans après, votre amitié ne s’est pas étiolée ?

Non ! Les problèmes juridiques de Stephan avec sa maison de disques sont à peu près réglés. Il a fini par se résigner. Un album devrait paraître à l’automne, avec des chansons écrites il y a quelques années, ses fameuses Homeless songs.

Vous allez fêter vos soixante-dix ans le 3 juin prochain. Comment définiriez-vous votre parcours d’écrivain  ?

L’idée de parcours implique d’avoir en tête tout son cheminement, mais ce n’est pas le cas. J’avance, j’essaie de ne pas réécrire le même livre. Les personnages, les gens m’intéressent. J’essaie de me demander à quoi je sers et je tente de rester fidèle aux rêves de ma jeunesse. Quand je refuse certaines émissions de télé que je ne cautionne pas, c’est le cas. J’ai toujours eu l’idée de devenir un passeur depuis la publication d’Ardoise, ce qui s’est concrétisé avec les ateliers d’écriture.

Entretien avec David Desvérité, 15/04/2019.
Les Inéquitables, Éd. Gallimard, 04/2019, 165 p., 17 €

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