Entretien avec Ph. Djian : « Je garde toujours l’envie d’écrire des romans » (David Desvérité, 30/05/18)

Philippe Djian vient de publier À l’aube, un roman sombre qui se déroule à Cambridge, sur la côte Est américaine. Il raconte la relation entre Joan, vendeuse de fripes et call-girl, et son frère Marlon, un jeune homme autiste. Ils se retrouvent contraints de cohabiter dans la demeure familiale à la suite du décès brutal de leurs parents. Le romancier travaille toujours les ellipses, continue de réduire la ponctuation tout en insufflant une mélodie envoûtante à son roman. Rencontre avec cet écrivain, désormais installé dans le paysage littéraire français.

 

Vous situez l’action d’À l’aube, votre dernier roman, aux États-Unis, à proximité de Boston. Or, les lieux sont rarement nommés dans vos récits. En général, les villes et les paysages ressemblent plutôt à des endroits fantasmés…

Je me suis dit « pourquoi pas ? » Depuis le temps qu’on pense que mes bouquins se passent aux États-Unis… C’était en même temps un petit plaisir. Ma nouvelle éditrice américaine habite à Cambridge, et j’en ai reparlé avec elle. Et puis, j’avais commencé cette histoire pour Saïd Ben Saïd [producteur cinématographique, nda], qui ressemblait à une longue nouvelle. Lui trouvait qu’il n’y avait pas assez d’histoire, contrairement à moi. Je lui ai répondu que ce n’était pas un problème. J’ai contacté Frédérique Massart chez Gallimard pour lui dire que j’avais une cinquantaine de pages que je voulais vraiment continuer. Je trouvais cela intéressant de me demander ce qui pourrait se passer après, de jouer une fois encore avec les ellipses, de savoir quelle taille leur donner. J’avais envie de reprendre ces personnages un mois et demi après, quand c’est encore tiède, qu’ils ont encore un pied dans ce qui s’est passé mais qu’ils sont déjà dans un autre monde.

 

Vous avez séjourné avec votre famille à Boston et à Martha’s Vineyard à la fin des années 1980, là où se déroule À l’aube. Éprouvez-vous de la nostalgie pour cette époque ?

Non. Les deux ans passés là-bas étaient géniaux mais depuis Trump, je n’ai pas vraiment envie de passer du temps aux États-Unis. Mon éditrice américaine m’a juste fait remarquer que certaines routes n’existaient plus. Ça m’a amusé de reparler d’endroits que je connaissais. Je savais aussi que je pouvais compter sur un hiver froid, ce qui n’est pas possible à Paris.

 

Vous choisissez comme personnages centraux un frère et une sœur qui ont perdu leurs parents, comme dans Incidences (2010). Ici, ils se retrouvent par la force des choses, dans la mesure où Joan doit s’occuper de son frère autiste. En quoi travailler ce schéma familial est-il intéressant ?

Je me suis posé la question de savoir ce que c’est que d’avoir une sœur. Elle peut devenir une amie, ou quelqu’un qu’on ne supporte pas. Les familles, c’est pour moi ce qu’il existe de plus riche et de plus intéressant. S’il arrive quelque chose à quelqu’un de ta famille, ton père, ta mère, ta sœur, cela prend des proportions qui n’existeraient pas avec des étrangers. Il y a une violence en plus. J’avais déjà eu cette impression avec Frictions, dans la relation entre le fils et sa mère. Il n’y a pas que le sexe, il y a autre chose, une manière de vivre ensemble, une entente et des liens que l’on ne peut pas connaître avec un étranger. Entre un frère et une sœur, tout prend des proportions incroyables car les personnages sont enchaînés, en bien comme en mal.

 

Une fois encore les femmes mènent la danse. Qu’il s’agisse de Joan, de sa mère ou de Dora, elles incarnent la puissance, la solidité, la supériorité par rapport aux hommes. En plus de leur rôle « maternel », elles endossent la difficulté du quotidien et assument des choix difficiles…

Je ne choisis pas vraiment. Il s’agit d’événements qui doivent s’enchaîner de manière naturelle. Je ne pense pas à l’avance à l’histoire. Je trouve plus intéressant de développer des personnages en fonction de ce qu’ils vivent plutôt qu’en fonction de ce qu’ils sont au départ. Je ne suis pas non plus braqué sur des thèmes précis, je ne me rends pas compte de ça. Des éléments reviennent d’un roman à l’autre, je ne sais pas pourquoi. Je viens de recommencer un roman et là, c’est vraiment une histoire de couple.

 

La double vie un peu trouble de vos personnages prend ici beaucoup d’importance (le shérif John, Joan et Dora et leur réseau de call girls…). Pensez-vous que tout le monde a quelque chose à cacher ? Que l’on ne peut se satisfaire d’un seul destin ?

Oui, je crois qu’on a tous une double vie, mentale en tout cas, qui prend plus ou moins d’importance. Et comme je suis romancier, il faut que cela donne envie de poursuivre l’histoire. Les personnages doivent être haut-en-couleurs. Stevenson explique que la vie est un chaos total, qu’aucun art ne peut concurrencer la vie. Il est donc stupide d’essayer d’être réaliste. Je suis d’une génération ou tout était coloré, où les révolutions étaient partout, dans la musique, dans la mode, dans le cinéma. Joan, cette fille qui est call-girl, m’amuse.

 

Le ciel, ses couleurs, ses variations, ses caprices, rythment le récit. Vous avez toujours attaché de l’importance à la description et l’influence des éléments. Comment cela vous permet-il de marquer un roman, son ambiance, sa cadence ?

Aucun individu ni personnage n’est insensible au fait qu’il fasse jour ou nuit, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve. La saison, la luminosité interfèrent sur ma manière de vivre. Je pense qu’en plus je ne pourrais pas faire autrement. En tant qu’écrivain, j’ai besoin de savoir. Le roman commence quand le jour tombe, que Joan voit une ombre passer. Si j’avais commencé alors qu’il faisait beau, tout aurait été différent. Il n’y aurait pas la même angoisse, la même humeur, la même sensation. Je veux bien faire des concessions mais pas celle-là ! Sur la météo je serai intraitable.

 

Vous vous êtes fait violemment éreinter par un critique du Monde (« Comme un pied sans aile », le feuilleton de Claro, Le Monde des livres, 5 avril 2018). Cela vous touche ? Vous indiffère ? Vous incite à vous remettre en question ?

Il y a des tas de choses à critiquer sur mes livres, mais surtout pas de cette manière, en recensant par exemple tous les clichés. Les bons écrivains sont ceux qui savent se servir des clichés. Quand j’écris « Assise sur le lit, elle tournait en rond », je ne comprends pas ce qu’il me reproche, sauf à prendre la phrase au premier degré. Sinon, cela m’indiffère, je m’en fous totalement. À l’époque de Rinaldi, c’était pareil. Après il y a eu Yann Moix et Pierre Jourde. Maintenant c’est Claro…  Je sais que c’est un stakhanoviste de la traduction, mais une vraie lecture critique ne ressemble pas à ça. Si demain il y a une polémique entre lui et moi, au moins on parlera de lui, il sera content.

 

On vous a vu au Salon du livre de Francfort présenter le site « Walden » qui réunit de nombreux artistes, écrivains, plasticiens, chanteurs, etc. Comptez-vous poursuivre ce travail collaboratif ?

Mon fils et moi avons porté ce site. Il est compliqué de se faire payer, d’être subventionné pour ce genre de projet. Je ne m’occupe pas du tout de la mise en ligne, mon fils a tout fait. Il a travaillé un an et demi là-dessus. Ce projet est fait pour durer,  mais il faut l’alimenter et le subventionner. On a découvert des artistes géniaux, et l’idée reste de mettre des gens en avant.

 

De plus en plus d’écrivains s’associent à des musiciens pour se produire sur scène (Philippe Jaenada et Émilie Loiseau, Virginie Despentes avec Béatrice Dalle et Zëro, Olivier Adam et Florent Marchet, Delphine de Vigan et La grande Sophie, les exemples abondent). Vous sentez-vous précurseur depuis votre premier concert littéraire avec Stephan Eicher en 2007 ?

Précurseur, non, je ne crois pas. C’est surtout une manière pour les écrivains de faire entendre leurs voix. À la maison de la poésie, le public est content d’aller voir des écrivains sur scène. On peut imaginer à travers le projet « Walden » d’organiser certaines soirées, certaines rencontres.

 

À ce propos, on connaît les soucis rencontrés par Stephan Eicher, en conflit juridique avec la filière française d’Universal. Aucun album n’est sorti depuis L’envolée en 2012. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ça traîne toujours. Quand il m’en avait parlé, au début, les gens d’Universal lui avaient annoncé que s’il leur faisait un procès, cela durerait sept ou huit ans. Nous y sommes. Ça n’a pas l’air de se dégager. Stephan refuse les compromis. En tant que créateur, je comprends qu’il en ait marre d’être dépendant des humeurs de ces mecs, qui reviennent sur leurs paroles et modifient les contrats. Ce qui se passe est en train d’assécher la création. C’est dur mais je crois qu’il faut résister.

 

Existe-t-il un tel risque dans l’édition ?

Je trouve qu’en ce moment l’édition ronronne beaucoup. Je sais que quand je sors un roman, je vais avoir ma critique dans Elle, ma page de publicité dans Les Inrocks… Ce qui me plaît dans mes lectures récentes sort chez Gallmeister ou Toussaint Louverture, pas chez Gallimard ou Grasset. Je ne vois pas de grand nom sortir de la littérature en France. Il n’y a rien qui m’excite vraiment. Là par exemple, j’ai un véritable coup de cœur pour My Absolute Darling (Éd. Gallmeister), le premier roman de Gabriel Tallent.

 

Vous considérez-vous comme un écrivain arrivé ?

Je n’en sais rien. Je suis toujours un peu étonné de faire partie des écrivains dont on parle en France. Cela n’a pas changé mon écriture, elle n’a pas évolué pour que je sois reconnu. Je n’ai pas l’impression de faire école. Je garde le plaisir d’écrire mais pour des raisons financières, je ne peux pas rester huit ans sur un roman, comme un écrivain américain. Je n’ai pas d’autre métier, pas d’autre activité, mais je n’ai pas l’impression d’être un notable de la littérature. Je garde toujours l’envie d’écrire des romans.

 

Entretien avec David Desvérité, 30/04/18

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