Entretien avec Ph. Djian : « C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent » (17/03/16)

Ph. Djian, Paris (17/03/16)Dispersez-vous, ralliez-vous ! est le quinzième roman de Philippe Dijan publié chez Gallimard. À cette occasion, nous nous sommes rencontrés pour discuter de ce nouvel ouvrage dans lequel une jeune femme prénommée Myriam s’éveille au monde à travers une succession de rencontres. L’occasion de parler de littérature, de culture, d’ateliers d’écriture, de médiatisation, d’une société violente et un peu dingue, mais aussi de projets à venir.

Le titre est-il un clin d’œil à Rimbaud ou à Ferré ?
J’ai découvert ce titre par Léo Ferré, oui. Ferré m’a ouvert sur des auteurs, c’est lui qui m’a amené vers Baudelaire, Apollinaire, Aragon quand j’étais un jeune mec. Je n’ai jamais d’idées de titres à l’avance mais je ne sais pas pourquoi, celui-là, Dispersez-vous, ralliez-vous !, me revenait tout le temps. Je voyage beaucoup en train et l’on voit souvent des vols d’oiseaux, de corbeaux, qui s’élèvent, se séparent puis se rassemblent. Visuellement, c’est un beau mouvement, de s’écarter puis de revenir. Quand je regardais le ciel, que je voyais des oiseaux, je repensais à ce titre. Il s’est imposé naturellement.

S’agissait-il de résumer d’une formule la complexité familiale dépeinte dans votre roman ?
Oui. Les personnages sont un peu comme ça. Le poème est lié à la Commune, à la guerre, à la perte. C’est glauque. Je n’ai gardé que l’idée du mouvement. C’est une très belle idée sur la manière de conduire sa vie. À un moment on doit sortir du nid, se disperser, aller voir à droite, à gauche. Puis revenir.

Vous avez l’habitude de mettre en scène des personnages de femmes « fortes », au caractère bien affirmé. Or, Myriam semble ne pas avoir de prise sur son destin, ne jamais choisir, dépendre toujours des autres…
J’aime bien le personnage de Myriam, cette espèce d’enfant sauvage qui ne sait rien de rien. Mais je ne l’ai pas plongée dans un contexte terrible ni misérabiliste. Elle se marie avec un type plutôt sympa, sa belle sœur lui sert de mère de substitution. Elle trouve des gens attentionnés, qui lui apportent un peu de chaleur. Elle ne sait rien faire d’autre que le ménage mais elle a tout à découvrir, à explorer, qu’il s’agisse de sexualité, de drogue. Elle se débrouille plutôt pas mal.

N’est-elle pas un peu trop passive ?
Myriam n’a pas besoin d’être secouée. Il fallait la laisser découvrir le monde. Elle est comme une enfant sauvage, mais dans un bel appartement, avec une jolie terrasse. Elle ne manque de rien et c’est pour ça qu’elle peut s’interroger, qu’elle peut regarder. Elle ne sait pas que l’amour et l’attirance physique ne sont pas la même chose. Être amoureux n’est pas la même chose qu’aimer quelqu’un. Ce n’est pas être passif que de ne pas agir car personne ne lui a jamais expliqué comment procéder. Mais elle ne se laisse pas faire. Elle apprend. Au début elle ne parle pratiquement pas et tout doucement elle s’approprie le langage.

La relation avec sa fille est teintée d’une méfiance perpétuelle et ressemble à un duel. Cette relation se résume-t-elle à un rapport de force ?
Elle ne sait pas comment ça doit se passer avec un enfant. Elle imagine qu’elle a agi de la même façon avec sa mère, et qu’elle a été une enfant insupportable. Tout doucement, elle et sa fille s’apprivoisent mutuellement. Elle apprend les choses au fur et à mesure et cette idée m’intéressait. C’est comme si elle devait remplir une page blanche sans que personne ne vienne l’aider. La drogue, personne ne lui dit que ce n’est pas bien, alors elle essaie.

N’avez-vous pas peur d’égarer vos lecteurs en raison de votre choix stylistique du recours permanent à l’ellipse ?
Tout le monde insiste sur les ellipses mais c’est quelque chose qui n’est pas nouveau chez moi. Quand les relations entre Myriam et son frère s’améliorent, c’est après une ellipse. Je ne le dis pas tout de suite, c’est au lecteur de comprendre que leurs relations ont changé, que ça va mieux. Je le fais comprendre car le personnage a évolué, les rapports avec sa sœur aussi. La littérature doit nourrir le lecteur, mais je fais tout pour ne pas l’égarer. Je lui épargne des choses très chiantes, des choses que je n’ai pas envie de raconter. Si je me forçais, ce ne serait pas réussi.

Comment avez-vous travaillé la notion de point de vue ?
Ce qui est intéressant est de savoir où placer sa caméra, de regarder les choses d’une manière différente, qui doit venir du monde qui nous entoure. Réécrire Roméo et Juliette, pourquoi pas ? Mais avec un nouvel axe. Les écrivains servent à quelque chose, pas seulement à écrire des histoires ou passer à la télé. On a tous un regard unique. Trouver sa voix, le ton, le regard, c’est 99% du boulot d’écrivain. C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent.

 

dispersez150

 

Les ateliers d’écriture que vous animez ont-ils une influence sur votre manière d’écrire ?
J’essaie de respecter ce que j’explique. Pour l’écriture des dialogues par exemple. Dans un dialogue tu dois sentir l’hésitation, le mensonge, les allusions. Il faut y aller doucement, pas comme dans un scénario. On peut aussi s’amuser avec les temps tout en restant agréable et fluide, mais aussi complètement se planter parce qu’on ne maîtrise pas suffisamment le procédé du changement de temps. Tout doit avoir un sens, tout est lié à la phrase. J’essaie de leur expliquer que l’écriture ce n’est pas quelque chose de vain, qu’on n’est pas là pour rigoler.

Myriam habite à proximité d’un zoo, dans lequel elle se rend fréquemment. Quelle symbolique associez-vous à ce lieu ?
L’animalité. Les odeurs ne sont pas des odeurs de parfum, des odeurs fabriquées qu’on trouve en boutique. Ça sent la chaleur, le sexe, la ménagerie. Myriam aime ça car elle comprend, elle est animale. Elle est émerveillée par la beauté naturelle des animaux. Son monde est fragile, alors elle se raccroche à des choses qu’elle connaît. Quand Myriam touche la main de la femme qu’elle emmène aux urgences, c’est un réflexe animal.

Ce roman est imprégné d’une ambiance très grise, très terne, désenchantée. Est-ce ainsi que votre regard sur le monde a évolué ?
Ce n’est pas très gai, un peu désenchanté, oui… On est en train de séparer le monde en deux, les gens sont paumés. Je sors du Festival du Film et forum international sur les droits humains. J’ai vu des horreurs filmées en Syrie, au Rwanda, en Chine. Il y a des personnes qui sont des ordures finies. On doit tous faire quelque chose pour essayer d’améliorer les choses. Il faut toujours rendre ce que l’on nous a donné, ne serait-ce qu’avec l’écriture. Peut-être que je deviens un peu mélancolique et désenchanté avec l’âge. Mais ça ne m’apparait pas si horrible. J’essaie de ne pas le vivre tristement.

25 ans après votre arrivée chez Gallimard et 15 romans plus tard, quel regard portez-vous sur votre parcours ?
J’ai essayé de me débarrasser de tous les poids que je pouvais trimballer. Ça devient de plus en plus épuré, plus léger. C’est un travail de longue haleine . Je ne suis pas un coureur de sprint, j’avance lentement, je travaille sur la longueur. J’essaie de m’améliorer. Céline disait que ses contemporains étaient lourds. C’est cette lourdeur que je veux éviter.

L’évolution des modes de lecture et le format numérique ont-ils modifié vos pratiques d’écriture ?
Non, pas du tout. Je suis quelqu’un qui aime l’objet livre, je n’arrive pas à lire un roman sur une tablette ou un téléphone. J’aime bien savoir où j’en suis, combien de pages il me reste. Là, il n’y a plus de repères. Par contre, je lis la presse sur mon téléphone. Sans doute que d’ici une ou deux générations, le livre que nous connaissons aura disparu.

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez ?
Je travaille avec mon fils sur un site internet appelé Walden [référence au livre d’Henry David Thoreau – nda] qui devrait être lancé lors de la Foire du livre de Francfort, en 2017, avec la France comme invitée d’honneur. L’idée est de réunir des écrivains, des musiciens, des plasticiens, des peintres, des vidéastes, et d’ériger des passerelles entre les cultures et les langues. De faire connaître des artistes un peu confidentiels. J’ai aussi commencé la rédaction d’un nouveau roman, l’histoire de deux mecs qui reviennent de la guerre et qui essaient de retrouver une vie normale. Mais je ne parle pas du tout de ce qu’ils ont vécu, juste de ce qui se passe après leur retour. Et Mathieu Amalric travaille à la réalisation d’un scénario que je lui ai écrit.

 

 Entretien avec David Desvérité (17/03/16)

 

 

Share Button

5 réflexions au sujet de « Entretien avec Ph. Djian : « C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent » (17/03/16) »

  1. C’est fou comme un entretien peut être aussi intéressant qu’un roman, parfois plus. Merci David pour ces questions tranquilles mais précises. Si Philippe Djian écrivait sur le livre qu’il aurait aimé faire ou qu’il vient d’écrire, ça pourrait faire un fameux…roman. Les motivations profondes ne sont pas un long fleuve tranquille. Ce qu’on peut en dire c’est le cœur de l’ouvrage. C’est peu et c’est beaucoup.

Laisser un commentaire