« Doublement allergique », par Philippe Djian (Libération, 26/04/14)

Philippe Djian

76) Bankster est un vilain mot. Bankster. Pour qualifier ceux qui sont nos maîtres, nos bourreaux, nos voleurs, nos assassins, nous pourrions trouver plus reluisant, non, quelque chose qui en jette.

77) Prenez sa photo. Je défie quiconque de regarder Poutine droit dans les yeux plus de trente secondes. C’est la même chose pour les autres, vous me direz.

78) Ça sent le gaz. Je plaisantais, hier, à propos des Russes et de leurs gamelles de fer-blanc. J’espère qu’ils ne l’ont pas mal pris. Je plaisantais.

79) Le Louvre est noir de monde. J’enfile des gants blancs pour feuilleter les carnets de Gauguin, les aquarelles lumineuses du Noa Noa tandis qu’une foule abominable s’agglutine sous la grande pyramide et se déverse dans les salles en rangs serrés, houleux. Vivre sur une île, au bout du monde, s’asseoir sur une plage déserte. Ah, ah.

80) Il paraît que mes commentaires sont trop durs. Une femme a quitté mon atelier, hier, elle a rendu son tablier. Ce serait plus facile pour moi de dire que c’est bon quand ça ne l’est pas. Le plus ennuyeux, c’est que je vais devoir la rembourser.

81) Il va faire beaucoup plus chaud dans quelques décennies. Ce sera une vraie bénédiction pour mon vieux corps froid et gris. Ces hivers sans neige, ces étés brûlants, ces dunes de sable blond autour de Paris.

82) Un à un les masques tombent comme des fruits mûrs. Il suffit d’attendre.

83) Décrire une émotion sans la nommer. C’était le but de l’exercice. Mais c’est quoi ces conneries, m’a-t-elle demandé. Vous êtes dingue, ma parole.

84) Je suis devenu allergique à l’amoxicilline. Je me suis évanoui l’autre jour en repassant mes chemises. Puis j’ai rampé jusqu’à mon lit et je me suis mis à trembler comme une feuille. Je n’ai pas pu appeler ma mère, qui est morte. J’ai appelé le Samu. J’ai dit écoutez, docteur, je ne sais pas si je vaux la peine d’être sauvé.

85) J’ai décidé d’écrire encore quelques romans, puis j’arrête. J’attendais trop de ce métier. Au moins voyager en business.

86) L’image de cet avion qui a disparu, qui s’est évanoui, me hante. Sa plongée silencieuse dans l’océan avec ses 239 morts bouclés à leur siège. Est-ce qu’une âme peut s’échapper de la carlingue d’un Boeing échoué sur des hauts fonds, Dieu seul le sait.

87) Dany a pris sa retraite. C’est toute ma jeunesse qui s’envole, qui me lâche. Je me retrouve désormais seul avec ce qui reste de moi. La suite ne va pas être triste. J’en meurs d’impatience. Je me suis déjà inscrit à preventchute.com et j’ai commencé à stocker des antidépresseurs.

88) Sinon c’est ginseng, gelée royale et acérola en ampoules. Eventuellement quelques prières le soir afin que le jour n’arrive pas trop vite, Seigneur, faites que le temps ralentisse comme dans une vidéo de Bill Viola.

89) On pourrait transformer la rampe en piste skiable. Les gens paieraient les remontées en ascenseur, achèteraient des souvenirs, des mugs avec le portrait de Sartre. Les journalistes conserveraient leurs bureaux. Vêtus de gros pulls et de bonnets de laine, ils apporteraient une touche d’authenticité à l’ensemble. On boirait du vin chaud sur le trottoir. On attacherait une chèvre à l’entrée. Tout le monde serait content.

90) J’ai voulu m’acheter une chaise Navy pour mon bureau. Fabriquée à partir du recyclage de 111 bouteilles de Coca. Au prix où elle était, je vais amener les miennes à la banque. Je comprends pourquoi, à l’aube, je croise des gens qui fouillent les poubelles – c’est juste moins drôle que d’être orpailleur en Amazonie.

91) Et cette histoire d’amoxicilline. Comme si je n’étais pas allergique à suffisamment de choses, déjà. Rien qu’en littérature. En lisant ce qu’avait écrit cette femme, j’avais eu l’impression d’avaler des poignées de gluten. Je m’étais senti de plus en plus mal, j’avais failli m’étrangler. J’étais allé courir aux Buttes-Chaumont.

92) Je suis dans la communication, me dit-elle.

93) Il était une fois une jeune femme qui était dans la communication et qui rêvait d’être princesse. Une nuit, elle s’en alla voir un vieil homme qui vivait dans la forêt et dont on lui avait dit qu’il pourrait l’aider. Maître, maître, l’implora-t-elle, donnez-moi les clés de ce royaume. Oh, soyez sympa. S’il vous plaît. Sinon allez vous faire foutre.

Philippe Djian, Libération, 29/03/14

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4 réflexions au sujet de « « Doublement allergique », par Philippe Djian (Libération, 26/04/14) »

  1. Bien d’accord avec toi, Philippe Djian, écrire est décevant et à quelques exceptions près, lire est décevant aussi.
    Le seul tort que tu as, c’est de vouloir donner des cours de talent parce que tu en as. Ce n’est pas une came qui se refile aisément. Tu nous as expliqué qu’il fallait tout un apprentissage, des années de lecture, une bonne dose d’intelligence, un zeste d’humour et capter des ondes sensibles ; et puis le premier ou la première nase venus qui allonge sa thune peut t’écouter pérorer sur la meilleure façon d’envoyer la sauce. T’étonnes pas, après ça, que tu aies des déceptions.
    Pour le Louvre noir de monde, je suis d’accord avec toi, et pour l’île déserte aussi.
    Bien amicalement,

  2. Oui, apprendre à écrire aux autres… C’est comme si Higelin donnait des cours d’imagination et de jubilation !
    « Alors voilà, vous prenez un mot léger comme le nuage qui fronce vos sourcils, puis soufflez lentement dans l’ouverture comme pour le gonfler. Oui, chaque mot possède sa propre ouverture. Il faut chercher son secret, ou plutôt laisser venir. Sans souffle, il est plat. Apposez votre bouche pour le réanimer. Le Beau n’existe que lorsqu’il est vu. Sinon, rien n’existe.
    Lâchez-le, il s’envole. C’est magique ! Maintenant, faites de même pour la phrase. Comme une procession de chenilles, attachez les mots un par un, par la queue. Laissez les filer sur la pelouse, vous obtiendrez une guirlande, allergénique soit, mais une guirlande de phrases qui vaut bien quelques souffrances. C’est Noël ! »

    En attendant, merci pour le tuyau : décrire une émotion sans la nommer.
    Par exemple : Le ciel cotonneux a finalement craquelé.
    Timidement d’abord, comme le sol givré se fissure sous mes pas.
    Maintenant, de petites taches blanches volètent allègrement au cœur du frimas. Le vent est pris de folie.
    Passant, ce sont des mots.
    Mais plutôt que lire ces taches le cou tordu par-dessus tous les bords,
    je m’approche la main chaleureuse prête à célébrer l’Illumination.
    Décembre est frileux cette nuit, j’entre en moi.
    Les bûches taiseuses éclairent les parois de ma grotte embrasée.
    L’âtre rougeoie violemment.
    Seuls, les crépitements de mon âme en émoi célèbrent l’ombre rôdant à l’entour.

    (La neige est-elle une émotion ?)

    Ou encore : Le sourire béat
    Un cerceau dans les cheveux
    Une petite fille
    Sa marelle à la craie
    Tombe dans la flaque à genoux.

    (Et la nostalgie de l’enfance ?)

    Mais non, mais non je ne demande pas « une correction » en ligne.

  3. Concernant cette femme qui vous a claqué la porte au nez, vous l’avez peut-être acculée au fond d’une impasse. Elle aurait pris peur. Ils font ça parfois les mots. On s’engage dans un labyrinthe, pensant rencontrer au hasard des chemins creusés dans la roche des malles débordant d’ors et de joyaux qu’il suffit d’ouvrir pour se servir, tendre les mains « je veux, je veux » en échange d’un chèque, un ridicule papier. Des grappes de raisin à hauteur de mains. Pour finalement au bout de ce labyrinthe dans lequel on a failli se perdre cent fois se trouver face à un miroir qui ne réfléchit que ce que vous êtes. Debout comme une conne face à son image. Tout ce voyage pour rien ? Tout ça pour ça ? Si par malheur elle avait accumulé trop de masques sur elle, elle ne voit rien. Elle est venue vous demander qui elle est.
    – Qui suis-je Monsieur Djian ?
    Plus on se cache plus les mots sont opaques. Le miroir est vide. Les mots ne disent rien.
    Ça fait peur, ça.
    – Aidez-moi à retirer cette couche de maquillage. Mes mots sont poudrés, je vais mourir asphyxiée, blême de peur.
    Et elle a claqué la porte dans un courant d’air éphémère.

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