Djian, le roman façon crash-test (Didier Jacob, Le Nouvel Observateur, 22/08/12)

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A part l’amputation des deux guiboles, on ne voit pas quelle nouvelle catastrophe pourrait surgir dans la vie de Michèle, l’héroïne du roman le plus almodovarien de Philippe Djian. C’est qu’elle est déjà soumise à rude épreuve: divorcée, un enfant, elle vit non loin de Paris, et couche avec le mari de sa meilleure amie, qui est aussi sa partenaire (Michèle lit des scénarios pour Anna, la patronne d’AB Productions).

Tout ne se passerait pas si mal si Michèle n’était un jour violemment agressée à son domicile. Ainsi va l’art romanesque de Djian: un crash test qu’il fait subir avec délectation à son personnage principal, lequel, comme une voiture coréenne, n’est mis sur le marché qu’après avoir passé un très mauvais quart d’heure.

Elle s’en remet plutôt bien, mais les ennuis continuent. Richard (son ex) la harcèle avec un scénario qu’il veut lui placer. Elle conserve cependant une sorte de tendresse pour lui, en souvenir de leur première rencontre: il s’était montré fair-play en cassant la gueule au type qui lui avait lancé un steak au visage.

Quoi d’autre? Patrick, le nouveau voisin de Michèle, lui propose son amitié, et plus, si affinités. Elle finit par le trouver à son goût, reconnaissant avec autant d’horreur que de fascination que son violeur se cache en lui. Il remet ça, d’ailleurs. Une fois, deux fois. Il est Jekyll, il est Hyde. Elle aime l’un des deux, mais lequel?

On ignore quelle énergie secrète emmène l’écriture de Djian, presque indépendamment de sa personne, vers des noirceurs toujours renouvelées, comme s’il craignait d’être fade, de n’en jamais faire assez. Comme un équilibriste se lançant tous les matins, devant la glace, de plus grands défis, il surenchérit dans le malheur, pimentant une situation déjà critique en donnant à Michèle des parents catastrophiques: on apprend ainsi que son père, d’ailleurs en tôle et sur le point de mourir, a massacré des enfants, quand elle était plus jeune, dans un Club Mickey du Sud-Ouest, condamnant Michèle, par son geste, à vivre pour toujours dans l’opprobre et la suspicion.

On aurait tort de croire, cependant, que Djian a perdu son humour dévastateur. Il fait encore mouche, de page en page, au détour d’un paragraphe, dans une de ses tournures ultra-excitantes dont il a le secret. Allez-y voir. Mais avec un fort remontant et, pour Michèle, quelques mots tendres et un tube d’Arnigel.

Didier Jacob, Le Nouvel Observateur, 22/08/12

 

 

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