Djian dans la gueule du gnou (Libération, 26/02/16)

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L’émancipation d’une jeune femme via un roman plein d’ellipses

Semblables en cela aux peintres figuratifs et aux dessinateurs de bande dessinée, les romanciers ont des difficultés avec les mains de leurs personnages. Elles les embarrassent, ils savent mal les décrire. On n’imagine pas le nombre de doigts qui picorent des miettes de pain ou en font des petits tas, faute d’imagination de la part de l’auteur. Rien de tel chez Philippe Djian.Outre le potentiel érotique de la main – mais c’est relativement banal et peu exploitable au cours d’un dialogue -, il a un sens si vif, si visuel des situations que les gestes sont rendus d’une manière parfaitement naturelle. Par exemple, Myriam, l’héroïne de Dispersez-vous, ralliez-vous ! (un vers des Corbeaux de Rimbaud) a emmené aux urgences une accidentée de la route. Quand elle retrouve la blessée dans un couloir, un peu plus tard, la tête bandée, elle se contente d’aller «lui toucher la main».

Dans une autre scène délicate, elle sort son brumisateur pour arroser son vieux salopard de père, parce qu’il fait chaud, et qu’il est mal en point, la planète déréglée enregistre des records de canicule (et de froid, l’hiver), mais la nature humaine reste ce qu’elle est. Ou bien il arrive à Myriam d’aider sa mère, revenue dans sa vie après de longues années d’abandon, à sortir d’une barque où elle vient de perdre l’équilibre. Ces mains tendues dénotent une aisance d’écriture. Secourables, elles disent aussi la bonne volonté de la narratrice, que nous verrons, à plusieurs reprises, servir des repas à la soupe populaire. Rien de plus émouvant que l’évolution de cette fille. Le roman court sur une quinzaine d’années, Myriam est adolescente quand nous faisons sa connaissance, et elle est beaucoup trop mal dans sa peau pour manifester une quelconque forme d’oblativité.

Gnous

Comme toujours chez Djian, la menace rôde, et la violence. Son nouveau roman commence sur un suicide chez les voisins sexagénaires, dont le frère de Myriam, Nathan, pourrait être responsable. Nathan, aîné adoré et redouté, adore séduire les femmes mûres. C’est par lui que, souvent, le malheur arrive. Il est fournisseur de drogue et de mauvais traitements, l’allié des parents s’il s’agit de gruger Myriam, à présent qu’elle a trouvé un refuge.

Mariée à 18 ans au fils des voisins, qui a vingt-cinq ans de plus qu’elle, Myriam incarne la passivité ; absente à elle-même et à son couple, bientôt mère à son cœur défendant, elle ne se sent bien qu’au zoo à visiter les zèbres et autres mammifères («J’ai donné les cendres de mon père aux gnous.») Le mari, lui aussi doté d’une sœur, aime les filles très jeunes. Il se comporte de manière protectrice avec Myriam, mais nous nous méfions. Il la trompe. «Il a souri – ce sourire dont il avait compris qu’il m’apaisait la plupart du temps, comme une main rassurante qu’on poserait sur la tête d’un chien.»

Après avoir subi pendant des années une sexualité conjugale qui la laisse de marbre, Myriam connaîtra ce séisme agréable dont elle a entendu parler – l’orgasme. D’autre part, il se pourrait que ses relations avec son enfant s’améliorent, ainsi que le remarque l’acteur toxicomane rencontré au cours d’une cure de désintoxication. La petite Caroline a été abominable avec Myriam, raconte celle-ci à son confident. «C’est bien de commencer tout en bas, a-t-il répliqué. Comme ça, on a moins de surprises. Plus bas, ça n’aurait pas été possible, j’ai dit.»

Guillemets

La vitesse est pour beaucoup dans les étapes franchies par Myriam jusqu’à son émancipation. C’est un plaisir de retrouver cette manière de tracer qu’a choisie Philippe Djian. Il s’est débarrassé d’un tas de conventions, un peu comme les sportifs s’allègent afin d’être toujours plus performants. Terminés les chapitres, les transitions qui mènent d’un endroit à un autre, supprimés les guillemets et les points d’interrogation. «Quand tu dis que je suis ta femme, c’est une plaisanterie, non.» Cela n’en fait pas pour autant un écrivain d’avant-garde (comme on aurait dit autrefois), car la célérité est intégralement au service de l’histoire. Enfin, il n’y a même plus d’histoire. Parlons plutôt d’aventure : l’écrivain embarque ses personnages, ses lecteurs, et tournez maudit manège. Pour Dispersez-vous, ralliez-vous !, il a choisi une voix de femme, comme dans «Oh…». Ça lui réussit.

Claire Devarrieux, Libération, 26/02/2016

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2 réflexions au sujet de « Djian dans la gueule du gnou (Libération, 26/02/16) »

  1. Je t’ai vue déserter une armée de manchots Je t’ai vue leur dire non Et que tu avais raison Car toi tu les aimais Tu les aimais vraiment.
    La colère la rancune sont indignes de soi Le silence la brume sont de bon aloi.
    Aucune humanité ne mérite ces cinglés Le noir qui les habite Les hommes sont nés le mensonge à la bouche Ils abîment ce qu’ils touchent Qu’ils crèvent qu’on en finisse.
    Aide-moi à te mentir A me servir de toi Laisse l’imbécile sourire Qui est en moi.

    Stephan Eicher, L’Envolée, 2012.

    On dirait que le fil directeur se précise. Myriam est une boule de flipper qu’on éjecte dans tous les sens pour gagner la partie, notre pauvre petite partie. Mais Myriam tire sa force de la vitesse à laquelle on l’éjecte.
    Ah, ah.
    La force de l’inertie.
    La force gravitationnelle.

  2. Cette inertie que l’on retrouve avec le personnage principal de Sotos. Il ne recherche pas à rétablir la justice, ne veut pas se venger de ce grand-père malveillant. La vie s’organise par hasard en faveur du jeune homme.
    Mais que dit-on quand on dit C’est la vie qui voulait ça.
    La vie serait-elle plus proche de ce que les astrophysiciens nomment les ondes gravitationnelles ?
    Une autre façon de comprendre le monde nous dit Hubert Reeves. Une autre lumière.
    Nous sommes agis dans un monde plus grand.
    Sotos, ou la lumineuse démonstration de ces ondes gravitationnelles.
    Pour moi le roman le plus aboutit (mais bon on s’en fout).

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