« Djian, dame de coeur », par Claire Devarrieux (Libération, 29/08/12)

libération, 30/08/12

 

Noël mouvementé pour l’héroïne de « Oh… » dont le voisin n’est pas le gentil garçon qu’elle croit.

 

Philippe Djian, avec « Oh… », écrit pour la première fois le monologue intérieur d’une femme. Elle s’appelle Michèle, elle est productrice de films et vit dans une maison en dehors d’une grande ville (par moments, il s’agit de Paris, à d’autres c’est plus incertain). Donnons-lui 46 ans : son monstre de père est en prison depuis trente ans, et elle en avait 16 quand il a tué les soixante-dix enfants d’un club Mickey, empoisonnant pour toujours l’existence de sa femme et de sa fille, ainsi que celle des familles des victimes, bien sûr. La mère de Michèle, Irène, a 75 ans, et son fils, Vincent, 25. L’un et l’autre ont des projets matrimoniaux préoccupants, et dépendent financièrement de Michèle, une femme fantasque, un peu barge, mais intelligente et généreuse. On sent que Philippe Djian n’aurait pas pu ventriloquer une voix féminine dénuée d’humour et de magnanimité.

Télévision. Pas d’égards en revanche envers les personnages masculins. Michèle a une liaison secrète peu palpitante avec ce ballot de Robert, époux d’Anna, son associée et meilleure amie. Richard, son ex-mari, est un garçon solide, mais sa prétention n’a d’égale que la médiocrité de ses scénarios. Il s’imagine original, et ne parvient à travailler que pour la télévision qu’il méprise. Dans la boîte de son ex-femme, on ne parle que de cinéma et de séries américaines, pas de téléfilms. Djian s’amuse à mettre dans la tête de Michèle des considérations sur la profession, comme quoi les Français n’arriveront pas à égaler les scénaristes américains avant longtemps, cependant «quelques noms commencent à émerger, ici, surtout chez les écrivains». Il est vrai que dans «Oh…», il s’amuse énormément.

L’héroïne traverse pourtant une mauvaise période. Etat d’esprit de Michèle aux alentours de Noël, tandis qu’elle fume une cigarette sur le pas de sa porte, après avoir improvisé un repas avec Anna : «Il fait froid, les jours ont raccourci. Je ne lis pas de bons scénarios. J’ai été violée. Je ne parle pas de mes relations avec mon mari et mon fils, je n’évoque même pas mes parents. Le pire est qu’il va falloir penser aux cadeaux.» La ligne d’après, elle est chez son fils. Ou bien elle téléphone à Richard, et sans transition on la retrouve à une terrasse avec Irène. Le lecteur est sans cesse téléporté d’un endroit à l’autre, ça va très vite. Comme le roman est écrit au présent, le temps galope à l’intérieur des paragraphes : Michèle prend un bain, «au bout d’un moment» ça va mieux, «j’appelle le traiteur et je fais livrer des sushis». Sa mère, qu’elle aime beaucoup malgré tout, et son père, qu’elle n’a pas revu, meurent au même rythme.

Tout est soigneusement vissé, dans ce scénario aux prénoms pacifiques que Richard n’aurait jamais su écrire, et en même temps ouvert, de sorte que les éléments se font écho de manière naturelle. Par exemple, l’auteur orchestre une hérédité dont la narratrice ne se rend pas compte. Lorsqu’elle met en regard le comportement démoniaque de son violeur et celui de son père, n’est-ce plutôt elle qui est ravagée par un désir de violence ?

Pulsions. Michèle est violée d’entrée de jeu, mais Philippe Djian ne s’est pas cru obligé d’en faire le sujet du livre. Il y a une vie après le viol, décide-t-il pour son personnage. Ce qui ne veut pas dire que Michèle en sorte indemne. Bien au contraire. Disons qu’elle va au-devant d’une «attirance morbide» et d’un chamboulement de tout son être. Le viol a attisé en elle des pulsions imprévues. Tout en s’interrogeant sur le potentiel érotique d’un gentil voisin, tout en subissant la nouvelle fiancée de son ex, très jeune et jolie, et celle de son fils, très grosse et enceinte, l’héroïne de «Oh…» s’épanouit dangereusement. «Tu as toujours souhaité une version aseptisée du monde, lui avait dit sa mère avec un manque de discernement réjouissant. Le sombre, l’anormal, t’a toujours fait peur.»

 

Claire Devarrieux, Libération, 30/08/12

 

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