« Des créatures nous observent », par Philippe Djian (Libération, 09/11/13)

Philippe Djian, Libé   20) Le «Krokodil» ainsi nommé car à l’endroit de l’injection, la peau prend une teinte verte et écailleuse.
21) Dans sa dernière chronique, Robert McLiam Wilson a promis de nous protéger. Ce type compte parmi les meilleurs écrivains vivants. Je lui fais entièrement confiance. Ils sont quoi, une poignée.
22) J’étais à France Musique l’autre matin et l’on ne retrouvait pas la Dernière Parole du Christ. Envolée. La Dernière Parole du Christ. Nous étions quelques-uns à grimacer dans le studio, à échanger de sombres coups d’œil. Comme si le ciel allait nous tomber sur la tête, qu’on allait nous conduire au bûcher.
23) Ce monde a besoin d’être protégé, c’est l’évidence. Rarement été si près du point de déséquilibre, tout l’édifice peut s’écrouler d’un moment à l’autre. C’est comme une chute qui n’en finit plus, un effondrement au ralenti.
24) Le chauffeur me dit : «J’ai conduit un an sans permis. Avec la peur au ventre. Du matin au soir. Ça a foutu ma vie en l’air. J’ai divorcé. Quand j’ai réussi à le ravoir, j’en ai pleuré. Vous me croyez pas, j’en ai pleuré.»
25) Il fait encore bon à l’heure où j’écris ces lignes, à l’heure où les damnés de la Terre font naufrage dans les eaux sombres au large de Lampedusa. Le temps passe vite. C’est déjà la Toussaint. Pour la Fête des morts, mon frère est enterré trop loin. Pour mon père et ma mère, leurs cendres sont dans un meuble à tiroirs de l’entrée. Ils gardent la porte. Je n’ai pas eu les moyens à l’époque de les enterrer comme ils l’auraient souhaité mais si je pouvais revenir sur mes pas et me rattraper, je le ferais et je me sentirais mieux. Surtout ma mère qui avait une sainte horreur du feu. Je la revois transportant des jerrycans pour le poêle à mazout, monter l’escalier tandis que mon père s’en allait enfoncer ses milliers d’agrafes dans les vitrines, cette puanteur dans le salon pendant les transvasements, l’ignoble glouglou, le ronflement.
26) Sur le trottoir, les feuilles tourbillonnent. Enfant, je pensais que le vide autour de moi était peuplé de créatures invisibles et je le pense toujours. Et ces créatures nous observent et nous étudient car au fond nous sommes si drôles, si imprévisibles, si anachroniques. Mettons-nous à leur place. Ils sont comme nous sommes devant une pièce de Shakespeare, devant tous les retournements et les débordements de la vie. Ils nous regardent faire dans nos courses et dans nos errements, dans nos gloires et nos infortunes. Quand j’étais petit, j’avais peur du vent. Devant le moindre tourbillon, je reculais et un matin, mon père en avait eu assez et il m’avait largué dans un champ un jour de tempête humide et j’avais dû rentrer à pied, claquant des dents, terrorisé par ces êtres invisibles qui m’avaient étreint pendant un kilomètre et mon père qui répondait à ma mère «mais bon sang, p’tit chou, ça ne l’a pas tué, ce gosse, il n’a qu’à aller se coucher s’il n’arrête pas».
27) Aux chevaux d’endurance, on administre de la vodka en intraveineuse et du venin de vipère ou de crapaud. Ne me faites pas répéter. Je sais ce que vous pensez, que peu ou prou ce sort terrible est aussi le nôtre. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! J’ai envie de vous pincer la joue.
28) J’ai profité d’une soirée à la maison pour offrir à ma femme et à chacun de mes enfants un exemplaire de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman. J’ai parfois l’impression d’être un bon mari et un bon père mais c’est une impression fugace. Et puis, la moitié d’entre eux l’avait déjà lu.
29) Je sais pourquoi la presse est malade. Ce matin je lis Lou Reed est mort. Et aussitôt je lâche le journal dont les feuilles s’envolent au vent. Lire de telles absurdités de bon matin vous gâche la journée et vous tord le ventre. Lou Reed est mort, et moi, je suis la reine d’Autriche. Ecrire de telles imbécillités n’est pas puni dans ce pays. Lou Reed est mort. Je l’écoutais encore à l’instant. Cette voix, aïe aïe, quel incommensurable charme. Personnellement, l’alarme de mon réveil sonne sur Perfect Day et il est rare que ça ne me mette pas de bonne humeur, d’ailleurs je ne sais pas comment je pourrais m’en passer. Vous n’allez pas y gagner à colporter n’importe quoi, à dire ces conneries. Comme ces mots : «Lou Reed était devenu une vieille grenouille à bajoues.» Ce n’était pas nécessaire. J’ai lâché les pages au premier courant d’air – en fait, une créature invisible me l’a brusquement arraché des mains.

Philippe Djian, Libération, 09/11/13

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Une réflexion au sujet de « « Des créatures nous observent », par Philippe Djian (Libération, 09/11/13) »

  1. Philippe Djian l’écrivain m’accompagne depuis une bonne trentaine d’année. Grâce à lui, j’ai découvert la richesse de l’univers littéraire américain, mais aussi une ouverture sur d’autres domaines artistiques. Je peux dire qu’il m’a ouvert un chemin. La relation avec ses livres, non dénuée de conflits, de passion et de déni, est une espèce de jalon dans ma vie. Son écriture peut me subjuguer et m’agacer à la fois, il reste le personnage marquant de la culture qui me détermine. L’article ci-dessus m’est jubilatoire, j’adore ces digressions. Merci Philippe Djian, vous m’êtes précieux.

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