« C’est comme si j’avais perdu deux fois mon père », par Philippe Djian

Article paru dans Les Inrockuptibles n°740 (03/02/10) après la mort de J.D. Salinger

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J’ai rencontré Jerome David Salinger, pour la première fois, en octobre 1965. A cette époque, je le dis à l’attention des plus jeunes, il fallait faire un effort de volonté pour ne pas se suicider.

Vous n’imaginez pas comme ce pays était sombre et triste et infiniment cotonneux. N’écoutez pas ceux qui vous disent le contraire. J’y étais. Nous partions en lambeaux, nous nous morfondions, nous passions des journées entières à jouer au flipper, à rêver de libération sexuelle, et rien de frémissait à l’horizon, rien ne nous retenait de nous jeter à la Seine. Mes parents tenaient un commerce dans le Marais. Il s’agissait d’une épicerie qui proposait un très bon pastrami à la coupe – lequel constituait l’essentiel de sa nourriture d’alors – et de ces gros cornichons à la peau jaune pâle dont il raffolait, spongieux, mous, translucides, directement importé d’URSS.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Une femme en manteau de fourrure créait une sorte d’embouteillage à elle seule en hésitant devant un assortiment de sablés maison. Dehors, le vent du soir soufflait. Plus tard, j’appris que le père de Jerome David était juif et sa mère catholique. J’étais dans le même cas. « Mon gars, je trouve que c’est une bonne combinaison, me disait-il. Je trouve que ça tranquillise l’esprit. »

Lorsque la porte du magasin s’ouvrait, un grelot tintait. Laissez-moi vous dire que cette époque était lugubre. « Avant, je ne savais pas ce qu’était un livre, lui ai-je avoué après avoir lu L’Attrape-Cœurs. Je ne savais pas à quoi ça servait. »

J’étais bouleversé. Pour commencer, je ne mangeai rien durant trois jours. Puis mes parents se mirent à penser que cet homme avait trouvé le moyen de me tourner la tête, que je n’étais plus le même, et mon père se proposa d’aller lui casser la gueule s’il ne me laissait pas en paix, s’il était responsable de la dégringolade de mes notes en français – d’un autre côté, Jerome David était un client régulier.

« Si tu deviens écrivain célèbre, tu n’auras plus jamais la paix, m’annonça Jerome David une autre fois. Regarde ce qu’ils me font. » Des photographes se planquaient dans son jardin, des types bondissaient avec des micros, des filles se roulaient par terre devant sa porte. « Tout cela devient tellement stupide« , soupirait-il.

On le croyait cloîtré dans une ferme isolée du New Hampshire, occupé à tenir le monde à distance, mais il effectuait de fréquents séjours incognito à Paris afin de reconstituer ses forces, de tout simplement respirer sans avoir une armée à ses trousses – et Dieu sait combien de cinglés pouvaient y avoir fait leur nid.

« Ton père était un type bien, me déclara-t-il à la mort de celui-ci. Ton père ne connaissait rien à la littérature mais il a très vite accepté que tu ne sois ni avocat ni dentiste. C’est bien, non ? »

Je ne savais jamais vraiment s’il plaisantait ou non. Surtout depuis que je lui avais fait part de mon envie d’écrire. Il y avait désormais un éclat d’incompréhension amusée dans son regard. « Je sais que je ne serai jamais aussi bon que vous, lui disais-je, aucune chance, mais qu’est-ce que je peux vous dire ? Tout ça, c’est de votre faute. »

Maintenant qu’il est mort, c’est comme si j’avais perdu deux fois mon père. « Un écrivain ne doit rendre des comptes qu’à lui-même, à lui seul, me glissait-il lorsque j’avais de mauvaises critiques ou que l’on venait me raconter que la magie n’existait plus. Un écrivain ne doit obéir qu’à sa propre idée de la perfection. Ne sors pas de là. Écris un livre que tu souhaites écrire. Règle numéro un. »

Je ne connaissais pas de meilleur professeur, franchement. J’étais sûr de pouvoir compter sur lui chaque fois que le doute s’installait, chaque fois que j’étais tenté de rentrer dans le rang. « Il faut répéter sans arrêt le nom de Dieu. Règle numéro deux. Apprivoiser le rythme. » Je ne connaissais pas de meilleur guide, franchement, pour tailler dans cette jungle, pour trouver les points d’eau. Cher Jerome David.

Maintenant qu’il est mort, il ne me prend plus au téléphone. Sa main est devenue froide.

Cher Jerome David, Ces quelques mots pour vous avertir que je serai absent de Paris jusqu’à fin mars. Tâchez de ne pas vous pointer avant. En raison des événements, j’ai accepté d’écrire quelques articles sur vous, mais soyez sans crainte. J’aimerais mieux m’arracher la langue. Vous écoutant, l’autre jour, j’ai eu envie de relire du William Saroyan et du Sherwood Anderson. J’espère que vous êtes jaloux.
Votre infiniment dévoué,
Philippe Djian

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